15.08.2008
Cormac McCarthy: Non ce pays n'est pas pour le vieil homme
Un polar noir, très noir de Cormac McCarthy dont le titre original No Country For Old Men est tiré du poème Sailing to Byzantium de Yeats, adapté récemment en 2007 au cinéma par les frères Coen avec Tommy Lee Jones. Fin des années 70 ou début 80, à la frontière du Texas et du Mexique, dans le désert, Llewelyn Moss découvre par hasard un véritable carnage, des cadavres, des armes, deux millions de dollars dans un sac et un chargement d’héroïne. La tentation est trop forte, il s’empare du sac abandonné sachant néanmoins que l’entreprise est risquée. Par ce geste il enclenche un processus mortifère. Une course poursuite où se mêlent un gang de trafiquants, un tueur psychopathe implacable et les forces de l’ordre qui semblent dépassées par les évènements. Les cadavres vont joncher en pagaille le roman, coupables et innocents criblés de balles, laminés par le chaos en marche. On a parfois un peu de mal à suivre l’action et les personnages ne sont pas toujours nommés précisément. Chaque début de chapitre est ponctué, comme par une voix off, des réflexions du vieux shérif qui constate impuissant, que le monde change et évolue, peut-être pas dans le bon sens, et que la mort est toujours au bout du chemin.
« Et les plus gros problèmes signalés c’étaient des trucs comme parler en classe et courir dans les couloirs. Mâcher du chewing-gum. Copier en classe. Des trucs du même tabac. Alors les enseignants en question ont pris un formulaire vierge et en ont imprimé un paquet et ont envoyé les formulaires aux mêmes établissements. Quarante ans plus tard. Voici quelques-unes des réponses. Les viols, les incendies volontaires, les meurtres. La drogue. Les suicides. Alors ça m’a fait réfléchir. Parce que la plupart du temps chaque fois que je dis que le monde part à vau-l’eau on me regarde avec un sourire en coin et on me dit que je vieillis. Mais ce que je pense à ce sujet c’est que quelqu’un qui ne peut voir la différence entre violer et assassiner des gens et mâcher du chewing-gum a un problème autrement plus grave que le problème que j’ai moi. »
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28.06.2008
Cormac McCarthy : Le Grand Passage
Attention littérature avec un L majuscule. Dès les premières pages du livre on sent qu’on entre en littérature et non dans un simple roman. Indépendamment du thème ou de l’intrigue, la puissance de l’écriture, le souffle puissant derrière des mots simples ne trompent pas. Il ne s’agit pas d’une vulgaire piquette, mais d’un crû charpenté et gouleyant, dont les arômes puissants restent longtemps en bouche, un régal, un chef-d’œuvre. J’ai découvert Cormac McCarthy récemment (voir ma chronique de son dernier roman La Route ) et je suis bien décidé à rattraper le temps perdu car lire un grand écrivain accroît le plaisir de la lecture en élargissant le champ de la conscience. Paru en 1994 Le Grand Passage se déroule dans les années 1920 entre l’Arizona et le Mexique. Un adolescent de seize ans, Billy, après avoir pris au piège une louve, décide de la relâcher dans son territoire natal, le Mexique, tel est souvent dans les chroniques, le résumé de ce roman. Nous sommes loin de la réalité et de l’ampleur du livre dans lequel l’anecdote de la louve ne représente que le tiers à peine du roman. Il y aura aussi, le retour au ranch familial où le drame prendra son envol avec les parents décédés et les chevaux volés, le frère cadet Boyd seul rescapé et leur quête à la recherche des voleurs Mexicains. Passage de l’adolescence à l’état d’adulte, la violence et la souffrance, émois et amour suggérés, la solitude et la faim, les traditions de partage entre les errants, ce fabuleux livre condense tous les thèmes essentiels de la vie et donc de la mort. A lire absolument.
« Il dit qu’à son avis il était imprudent de croire que les morts n’ont pas le pouvoir d’agir en ce monde, car leur pouvoir est grand et c’est sur ceux qui s’en doutent le moins qu’ils ont le plus d’influence. Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »
12:16 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cormac mccarthy, le grand passage, mexique, arizona
09.05.2008
Cormac McCarthy : La Route
Attention chef d’œuvre ! Je ne vais pas tourner autour du pot et il ne s’agit pas ici de hurler en cœur avec les loups mais je dois convenir avec les critiques professionnels que le nouveau roman de Cormac McCarthy La Route est réellement exceptionnel. L’histoire est assez simple, le monde a été ravagé par une explosion nucléaire, du moins on le suppose car ce n’est jamais expliqué, un homme et son fils dont les noms ne sont jamais cités traversent un pays jamais nommé non plus en direction du sud poussant le Caddie contenant leurs maigres affaires, comme Sisyphe son rocher, vers la mer, où le père espère trouver le salut. Le froid s’est abattu sur le pays dévasté et nulle vie ne subsiste, leur errance les amène à croiser des cadavres et à se cacher des « méchants », ces bandes de survivants qui pour subsister se livrent au cannibalisme. Pour eux les « gentils » la vie ne tient qu’à un fil quand la chance leur permet de trouver une boîte de conserve abandonnée au fond du placard d’une maison pillée. On peut dire que le décor évoque Mad Max mais ce serait trivial, ou encore une pièce de Beckett mais ce serait trop intello. McCarthy fait beaucoup plus fort, par de courtes phrases et des dialogues réduits à leur strict minimum entre le père et l’enfant, par des descriptions d’une ligne épurées de tout pathos « Ce que le petit venait de voir c’était un nourrisson carbonisé décapité et éviscéré en train de noircir sur la broche » l’auteur réussi à instaurer la peur et pire encore, l’angoisse, car même si nos deux rescapés, dans l’immédiat, échappent aux embûches mortelles qui les attendent à chaque tournant du chemin, quel peut-être leur avenir dans ce monde mort ? Au début de la lecture de ce bouquin l’écriture semble d’une simplicité presque pauvre mais bien vite le rythme et la charge émotionnelle véhiculée donnent un souffle exceptionnel au texte. Dans ce monde qui n’est plus, le Bien et le Mal n’ont plus les mêmes définitions, l’homme devra tuer pour vivre et seule la voix de l’enfant saura parfois retenir l’inhumanité qui commence à le gangréner. Je n’aborde pas la fin du roman car vous allez, vous devez lire ce livre.
« Ce n’est qu’un rêve. J’ai très peur. Je sais. Le petit détournait la tête. L’homme le tenait contre lui. Ecoute-moi, dit-il. Quoi ? Quand tu rêveras d’un monde qui n’a jamais existé ou d’un monde qui n’existera jamais et qu’après tu te sentiras de nouveau heureux, alors c’est que tu auras renoncé. Comprends-tu ? Et tu ne peux pas renoncer. Je ne te le permettrai pas. »
09:02 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la route, cormac mccarthy, cannibalisme