21.11.2009
Dorian Cavendish
Il pleuvait ce jour là, comme chaque fois que Dorian se rendait sur la tombe de sa mère. Trois à quatre fois par an il venait se recueillir sur sa tombe dans ce petit cimetière aux allées pleines d'herbes folles et qui semblait à l'abandon. Seule la tombe de lady Cavendish était en parfait état et paraissait entretenue. Plus que la pluie fine et pénétrante qui tombait, ce qui agaça Dorian, ce fut de voir un inconnu près de la sépulture de sa mère. C'était la première fois qu'il apercevait quelqu'un dans le coin. En s'approchant, le jeune homme constata que l'intrus venait de déposer quelques fleurs sur une tombe toute fraîche, à deux pas de celle de sa mère. L'homme, entendant les pas de Dorian sur le mauvais gravier, se retourna et s'inclina légèrement vers lui. Puis, se présentant, il expliqua qu'il venait d'emménager dans ce petit pays et qu'il avait fait suivre la tombe de sa grand-mère, pour rester près d'elle. La vieille femme lui avait servi de mère et il la chérissait plus que tout.
Quand Dorian pris congé, ce fut tout naturellement qu'Artie lui proposa de l'abriter sous son parapluie. Quand ils arrivèrent à la sortie du cimetière, ce fut tout naturellement que Dorian lui proposa de le ramener en voiture. Une tasse de thé devait sceller leur destin et depuis vingt ans, Artie et Dorian ne se sont plus séparés.
A Kircudbright, le petit village écossais, on a bien souri au début, mais maintenant, après tant d'années.... Le temps a passé les deux hommes ont vieilli. Dorian a perdu ses cheveux qui faisaient sa fierté. Artie souffre d'hémorroïdes depuis longtemps déjà, encore que si Artie endure le mal, c'est Dorian qui se soit plaint le premier de cet état de fait !
Avec les années, la passion a disparu, pourtant Dorian se souvient encore de la fois où Artie avait fait du gringue au commis boucher. Quelle scène de ménage ! Depuis ce jour, on ne mangeait que du poisson et Dorian y pensait avec émotion en suivant l'enterrement d'Artie. Une cérémonie très simple, suivie seulement par Dorian et l'ancien commis boucher, devenu entre temps le patron.
Mais quelle idée aussi, vouloir nettoyer la cheminée à son âge, grimper sur le toit avec tout son attirail sur l'épaule, alors qu'il existe des professionnels. Il avait glissé en redescendant et s'était tué sur le coup.
Maintenant seul chez lui, ce qui attristait le plus Dorian, c'était la lecture de la gazette locale. En page trois, un gros titre « Un homosexuel succombe des suites d'un ramonage en position instable ».
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21.10.2009
La pendaison serait trop sordide
Encore une journée de finie. Une journée de boulot banale, comme d'habitude. Depuis plusieurs mois Roger se sentait déprimé, plus rien ne l'intéressait et lentement il glissait dans la déprime la plus complète. Au bureau il s'ennuyait à mourir et son travail il le faisait machinalement, par routine. Parfois il envisageait de changer de boîte, de faire un autre métier, mais avec le chômage qui régnait s'était risqué. Roger n'était plus très jeune et se reconvertir à son âge ce n'était pas une mince affaire. Et encore, s'il n'y avait que son travail ! Le soir quand il rentrait chez lui, la maison était vide. Roger était célibataire et vivait seul depuis bien trop longtemps, ce n'était pas un choix délibéré mais un concours de circonstances. Il n'avait jamais rencontré une femme qui l'intéresse assez pour pousser plus loin de brèves liaisons dont il sortait le plus souvent meurtri. Ayant du mal à donner, il recevait peu. Du coup les relations avec une éventuelle partenaire restaient superficielles. Alors il avait rayé les femmes de sa vie ; tout comme le cul-de-jatte ignore le football par impossibilité physique, Roger délaissait les femmes pour « incompatibilité intellectuelle ». Il le regrettait un peu, bien sûr, mais tant pis ! Et puis quand l'appel des sens était trop fort, il restait les professionnelles.
Ainsi petit à petit Roger songea au suicide. Après tout il ne lui restait aucune famille, donc il ne ferait de peine à personne. Evidemment il avait quelques amis, ou des relations pour être plus exact ; bof ! après deux ou trois jours de peine due à la surprise principalement, ils l'oublieraient. Il n'avait rien à offrir à son entourage, aucun message à délivrer à l'Humanité. Pourquoi s'emmerder à vivre plus longtemps dans ces conditions ? Et puis, il y avait peut-être un paradis après la mort ? En son for intérieur il était certain que non mais comme disait le philosophe Pascal, ça ne coûte rien d'y croire et ça peut rapporter gros.
Maintenant, le plus difficile c'était de trouver le meilleur moyen de se suicider. Les manières étaient nombreuses, bien peu réellement satisfaisantes. Par exemple le gaz, on ferme les fenêtres, on branche la cuisinière et hop ! ... Et hop ! On fait sauter tout l'immeuble. Faut pas déconner. Ce n'est pas parce qu'on veut en finir qu'il faut emmener ses voisins avec soi pour l'ultime excursion, surtout quand on ne pouvait pas les blairer. Donc le gaz ça n'allait pas.
La pendaison c'était trop sordide, franchement ça ne lui disait rien. Non, trois fois non ! La pendaison papa, ça ne se commande pas. Le poison c'était dégueulasse. Avaler tous ces trucs, les gargouillis dans l'estomac, beurk ! Pour peu qu'il se goure dans les doses, ça doit être horriblement douloureux. Les barbituriques, c'est le même problème. La noyade, avec un pavé autour du cou ça fait un peu charlot ! En plus il avait horreur de l'eau.
Un truc pas mal, c'est d'aller se crasher contre un camion avec sa bagnole, pied au plancher, la nuit, on fonce sur la route avec le lecteur de CD qui hurle un rock bien speed. Ca c'est chouette ! Mais, si à la dernière minute, il donnait un coup de volant pour éviter l'obstacle, l'instinct de conservation ça existe. La voiture se retourne, il est blessé et finit ses jours paralysé dans une chaise roulante, comme un légume...
Finalement le suicide est un moyen très aléatoire d'en finir avec la vie. On peut toujours dire qu'on va faire ci ou çà mais à la dernière seconde le réflexe de survie peut jouer et alors... ? Et alors, bon sang mais c'est bien sûr ! Il ne faut pas se suicider... mais se faire suicider ! Là c'est imparable.
Roger était heureux il avait enfin trouvé le moyen d'en finir. Il allait engager un tueur à gages qui n'aurait aucuns scrupules à le descendre du moment qu'il aurait touché son fric avant. Le tout était de trouver le tueur. Quand on habite les Etats-Unis comme Roger ce n'est pas vraiment un problème, il suffit d'ouvrir le journal et de lire les annonces. Encore faut-il avoir le bon journal ou la bonne revue, bien entendu. Les revues spécialisées ce n'est pas ce qui manque, rien que pour vous donner une idée, il y en a une qui ne publie que des photos couleur de meurtres ou cadavres réels, WET plus sympa, mais spécialisé dans les articles ayant un rapport avec l'eau, photos de salles de bains ou mémoires de plombiers. Tout un tas de trucs vachement passionnants. Bien entendu il y a des revues pour les obsédés des abris atomiques où on trouve des adresses pour acheter des conserves qui résistent aux radiations atomiques et tout ce qu'il faut savoir si on veut survivre dans son blockhaus après une guerre nucléaire.
Dans le cas de Roger, il lui fallait des magazines spécialisés dans les armes. On y trouvait des annonces pour engager des mercenaires qui iraient faire des guerres idéologiques en Afrique, ou bien des annonces plus vagues où des baroudeurs proposaient leurs services pour tout type d'intervention, rémunération en proportion du service rendu.
Roger repéra une annonce et écrivit une lettre courte et floue pour prendre contact. Finalement le correspondant se montra très compréhensif. Pour remplir son contrat l'homme exigeait une somme assez élevée mais pour Roger l'argent n'avait plus de valeur. Le tueur se proposait d'exécuter le contrat sous dix jours. Bien entendu le suspense serait intolérable, c'était l'inconvénient du procédé, aussi Roger décida-t-il de passer ses derniers jours ou ses dernières heures, il n'en savait rien, à boire et traîner dans les bars.
Un soir qu'il errait de boîtes en boîtes il échoua dans un night-club. Il commanda son nième bourbon de la soirée. A côté de lui, une fille était affalée au bar, éméchée et parlant toute seule, racontant sa vie à qui voulait l'écouter. Roger qui en tenait une bonne lui aussi se mêla à la conversation de la fille. Ils se racontèrent leurs petites misères en noyant leurs chagrins respectifs dans des alcools secs. La nuit était bien entamée, Roger ramena la fille chez lui. Bourrés comme ils l'étaient, à peine couchés ils s'endormirent comme des masses. C'est l'odeur qui réveilla Roger. Etonné, il regarda autour de lui, ça ressemblait à son appartement mais il y avait quelqu'un dans la cuisine qui préparait du café et des œufs sur le plat. Il avait un mal au crâne pas possible et ne se souvenait pas de la nuit passée.
Quand la fille entra dans la chambre avec le plateau du petit-déjeuner il n'en crût pas ses yeux. Elle était superbe, vêtue d'une de ses chemises, trop grande pour elle, comme seul vêtement. Elle semblait en pleine forme et lui versa une tasse de café comme si de rien n'était. Roger l'avala d'un trait avant de poser la première question. Avec l'aide de Jenny ils reconstituèrent leur soirée, leur dérive de bars en bars avant de finir par s'écrouler chez lui.
Jenny tout comme lui voulait mourir, c'est pourquoi il l'avait trouvée dans ce club où elle s'enivrait pour se donner du courage avant d'aller se jeter à l'eau. Un chagrin d'amour lui confia-t-elle. Mais maintenant, avec le soleil qui brillait, l'envie de mort était moins forte et moins urgente. Ils discutèrent longtemps, assis sur le lit, le plateau entre eux deux. La fille qui reprenait goût à la vie était plutôt rigolote et Roger la trouvait sympathique. Ils passèrent la journée au lit et une nuit encore. Le lendemain Roger se senti amoureux, prêt à tenter sa chance avec Jenny. Pour une fois qu'une fille lui plaisait réellement.
Roger se leva de bonne humeur pour sortir acheter du lait et des œufs pour le breakfast, Jenny dormait encore, le visage enfoui dans ses cheveux blonds.
En revenant de chez l'épicier, Roger s'arrêta dans une cabine téléphonique décidé à appeler le tueur. Il fallait annuler leur marché. Il n'aurait qu'à garder l'argent. Roger composa le numéro sur le cadran et c'est à cet instant que la paroi en verre bleuté de la cabine explosa sous l'impact de la balle de fusil.
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15.10.2009
Degas : Musiciens à l’orchestre
Au théâtre les répétitions avaient débuté depuis plusieurs jours déjà et les trois compères ne se lassaient pas de s'en réjouir. Musiciens professionnels, ils vivaient chichement au gré des engagements qui se présentaient. Amis depuis leurs années de conservatoire, ils se présentaient groupés dès qu'ils entendaient parler d'un spectacle qui se montait, d'une tournée qui se préparait ou de toutes autres propositions susceptibles de leur assurer un revenu, car ils plaçaient leur amitié avant toute autre considération, ne pouvant imaginer que l'un travaille et pas les autres. Ce n'est qu'en toute dernière possibilité qu'ils admettaient devoir se séparer, travaillant chacun de leur côté si nécessaire mais groupant et partageant leurs cachets pour survivre.
Pierre à l'alto, Paul à la contrebasse et Jacques au basson, le trio de musiciens voyait l'avenir proche s'éclaircir, leur contrat courait pour six mois et si le spectacle plaisait au public une tournée en province était envisagée. Bien sûr ils auraient préféré être engagés par l'Opéra de Paris pour une série de représentations grandioses dont on aurait parlé partout dans la ville mais il y avait longtemps qu'ils avaient remisé dans les étuis de leurs instruments, leurs prétentions artistiques. Et puis ces spectacles avaient aussi leurs avantages, si la musique était moins élaborée qu'ils ne l'auraient souhaité, les danseuses y étaient plus nombreuses et moins farouches que celles se pavanant sur la scène du Théâtre Garnier, et la fosse si proche des artistes que certains grands écarts pouvaient être la cause de notes dissonantes, au grand dam du chef d'orchestre qui tournant le dos au spectacle devinait à ces écarts musicaux agressant ses oreilles, ce que ses yeux venaient de rater !
Musiciens à l'orchestre (1870/1871) de Degas
Huile sur toile 69x49 cm
Frankfort/Main, Städische Galerie im Städelschen Kunstinstitut
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| Tags : musiciens à l’orchestre, degas, peinture, opéra |
24.09.2009
Le hâbleur
Le service était presque terminé, les pèlerins avaient repris leurs baluchons et leurs bâtons de marche avant de s'éloigner sur le petit chemin pierreux. Dans la salle ne restaient que les deux serveuses, Marthe et Marie, éreintées par le coup de feu de midi. Le Jésus, un vagabond qui passait parfois manger un maigre morceau à l'auberge, leur tenait compagnie.
A voyager, on voit du monde et le Jésus n'était pas avare de mots pour narrer ses déambulations aux deux femmes avides de nouvelles d'ailleurs. Oubliant la vaisselle qui s'empilait dans la cuisine et le balai qu'il faudrait passer sous les longues tables en bois, les deux servantes buvaient les paroles du beau parleur. « Et Lazare, si vous saviez le nombre de fois où je l'ai fait marcher, il est d'une crédulité enfantine. » Marthe et Marie ouvraient de grands yeux ronds d'étonnement, « Mais on dit au village qu'il est paralysé ? ». Se rengorgeant, le Jésus éclata d'un grand rire sonore « Ha ! Ha ! Ha ! C'est un gros flemmard, oui ! ». D'une seule voix les deux souillons « Non ? », ce à quoi le Jésus abrupte, répliqua « Mais si ! » et se levant il sortit de l'auberge pour prendre la route de Béthesda.
Le Christ dans la maison de Marie et de Marthe une des premières œuvres (1654-1655) de Vermeer
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| Tags : vermeer, christ, pélerins |
19.09.2009
L'auberge espagnole
J'étais peinard dans mon petit bureau, en train de faire des mots croisés débiles, quand le téléphone sonna.
- - Monsieur Caragua?
- - Oui ...
- - Monsieur Tony Caragua, détective privé?
- - Exact, c'est à quel sujet?
- - Puis-je passer vous voir, c'est urgent, on veut me tuer!
- - Hé! Bien, je ne sais pas, attendez que je consulte mon carnet de rendez-vous.
Lentement, je rangeais mon bouquin de jeux et pris mon bloc-notes.
- - Bon, vous pouvez passer tout de suite, mais faites vite, j'ai des rencards importants après.
- - J'arrive!
Bon sang ! Un client. Je n'en revenais pas, mon premier depuis trois mois que je me suis installé ici. Et en plus, on démarre sur les chapeaux de roues, une tentative de meurtre !
Je range mon bureau dare-dare. La bouteille de coca-cola vide, au panier, à la place, près de mon téléphone je mets une boutanche de bourbon. Ca fait plus classe, je trouve. Dans le cendrier, un mégot d'américaine se consume lentement. Le décor me semble posé, isn'it ?
J'ai l'air à l'aise comme ça, mais en fait j'ai les foies. Je m'éponge le front avec un vieux Kleenex et je l'envoie jouer avec la canette de Coke.
Et mon flingue au fait, je le sors ou pas ? Faut peut-être pas exagérer, je le laisse dans son tiroir.
- - Driiiing!
- - Entrez!
- - ....
- - ENTREZ!
- - ....
Ca commence bien, un sourd. Pour s'expliquer ça va être coton. Bon, je me lève et vais ouvrir la porte.
- - Hé! Ho! ...
Un type s'écroule sur moi, dans mes bras. J'ai un mal de chien à le retenir, tellement de mal d'ailleurs qu'il s'écroule sur le sol, à l'entrée de mon bureau.
- - Merde! Mais il est mort ce con!
Je suis là, debout sur le palier, à contempler mon cadavre, quand le voisin du dessus passe avec son chien, qu'il sort faire pisser.
- - B'jour m'sieur Caragua! Les affairent marchent, vous avez un client on dirait!
- - Heu! ... Oui.
- - Un meurtre, peut-être?
- - Je pense aussi.
En fait j'en suis certain. Le gars a une énorme navaja plantée entre les deux épaules. Le manche en nacre noire annonce la couleur, deuil ! Le clebs et son maître, peu intéressés par mon problème, se sont tirés.
Je commence par rentrer le corps chez moi, car si j'en fous partout, je ne vais pas m'y retrouver. Je lui fais les poches, à la recherche de son portefeuille. Nibe que dalle, dirait le poète. Rien dans les poches. Tout dans les mains. En effet, je viens de m'apercevoir que sa main droite fermée, tente de dissimuler à ma sagacité naturelle un bout de papier.
Je m'escrime sur ses doigts contractés et finis par en retirer un morceau de bristol usagé et chiffonné. Enfin un indice !
Je m'assois à mon bureau pour souffler un instant et j'en profite pour lire le mystérieux message. Tony Caragua, 3 rue de Provence, 75009 Paris. Voilà une adresse précise qui pourrait m'être utile si je ne la connaissais déjà. C'est ma carte de visite que cet abruti tenait dans sa main. Autant dire que tout est à refaire.
Qui est ce cadavre ? La question est bonne, tâchons d'y répondre. Un grand mec, plus grand que moi à vue de nez, fringué pauvrement d'un grand pardingue, des godasses qui avaient fait leur époque, des cheveux rares et sales avec des poils dans le pif. Je suis bien avancé. J'en suis là de mes réflexions quand le téléphone sonne à nouveau.
- - Détective Caragua, qu'y a-t-il pour votre service?
- - Je voudrais vous voir ...
- - Venez!
Une petite heure passe, on sonne, je vais ouvrir, un deuxième cadavre me choît sur les ripatons. La surprise ayant fait place à l'agacement j'entasse ce second colis dans la salle de bain et j'affiche complet sur la porte d'entrée.
Evidemment, tout cela paraît bien abracadabrant, je suis d'accord et le lecteur se demande comment vont évoluer les choses, qu'il se rassure, je me le demande aussi.
Que vais-je faire, qui voir, où courir et toutes ces sortes de choses ? Dans ce genre de situation, le mieux c'est de consulter ses bouquins ou ses cours car attention, pour être détective il faut un diplôme et pour l'obtenir, six mois de préparation par correspondance sanctionnée par un papier officiel vous reconnaissant « détective privé ».
Aussi, malin comme je suis (c'est pour çà que je fais ce métier) j'ai repris mes cours de formation et je les ai potassés.
Voyons, voyons. Table des matières ... « Un mort sur les bras » ... non, ce n'est pas mon cas
« Deux morts dans la salle d'eau ». Ouais ! C'est pour moi. Voir page cent vingt-deux.
J'y cours. Je passe les préambules, saute un paragraphe, vais à la conclusion : « vous êtes mal barré, il faut demander conseil à un confrère expérimenté ». C'est ce qu'il me semblait.
Ce n'est pas grave, je prends mon annuaire de téléphone « Spécial numéros secrets », remis gracieusement aux gens de notre profession dès qu'on a réussi notre examen.
D'emblée je décide d'appeler un des meilleurs agents sur la place. Je cherche le numéro de James Bond. Surprise, ils sont deux plusieurs (Bien sûr ils auraient pu être sept !). Le premier, James « Connery » Bond puis James « Moore » Bond etc... Dilemme ! Allons bon, quel Bond est le bon ? Je laisse tomber et j'appelle Maigret.
- - Bonjour madame! Je voudrais parler au célèbre divisionnaire Maigret, s'il vous plait.
- - Je vous le passe, attendez une fois!
Chéri ! Mon canard, on te demande !
Maigret et canard vont souvent ensemble comme vous l'avez sûrement déjà constaté.
- - Ne quittez pas il arrive.
- - Allô! Maigret!
- - Heu ! ... voilà. C'est une histoire compliquée, j'ai mis les morts du palier dans la salle de bain, parce qu'ils avaient un couteau dans le dos et une carte de visite dans la main. Mais ils m'avaient téléphoné avant de venir, bien entendu.
- - Bien entendu.
Je l'entends qui mâchouille sa pipe, étouffant un vieux renvoi de Stella Artois. Houps !
- Qu'est-ce que je dois faire maître ?
- - Vous devez retrouver l'assassin!
Le verdict est sans appel. J'en reste ébaubi.
- - Mais avant tout, jeune homme, appelez la mairie pour qu'on vous débarrasse des cadavres, il fait chaud ... vous m'avez compris? Bonne chance.
- - Merci monsieur Jean Richard, heu! Maigret!
Ebloui par tant de science distillée en si peu de mots, je raccroche en bredouillant. Ces conseils pleins de sagesse m'ont redonné confiance. Aussitôt, je bigophone aux services de la voirie, pour qu'ils me délestent de mes macchabées. Deux heures plus tard mes pensionnaires disparaissent, enveloppés dans de grands sacs poubelle. J'en étais quitte pour un pourliche mais l'enquête proprement dite allait débuter. J'avais un indice (Si ! Si !) Les deux types avaient une de mes cartes de visite professionnelles. Or, cramponnez-vous, ces cartes n'ont été distribuées qu'à mes amis intimes, famille et concierge. Ca coûte cher ces saloperies là, si on les distribue à la sortie du métro, on ne rentre plus dans ses frais.
Je pris mon bloc Direction tout neuf, mon feutre noir Ball Pentel Extra Fine R.56 et inscrivis la liste des suspects.
Il y avait mes parents, ma sœur, deux couples d'amis, ma concierge et la boulangère. Et ma pharmacienne, parce qu'elle est sympa. Donc, nous avions dix personnes louches. Et alors ?
Ben c'est un début, attendez, j'avance mine de rien.
Muni de cette liste, soigneusement rangée dans mon larfeuille, j'allais voir le célèbre lieutenant Colombo, chez lui. Reconnaissez, petits veinards, qu'il y a du beau monde dans cette histoire. Le casting est soigné.
En garant ma 304 près de sa 403, je constatais une certaine similitude dans l'allure générale de nos deux véhicules. Pas peu fier, je sonnais chez mon idole.
- - Qu'c'est?
- - Je suis détective, j'aurais voulu un conseil, ou deux ... quoi.
La porte s'ouvre. Ecce homo, Colombo paraît.
- - Je prends ma douche, excusez-moi.
- - Je vous en prie, faites comme chez vous.
Je le suis, vers sa salle de bain. Tout nu sous son imperméable, il laisse des traces de flotte à travers tout l'appartement.
- - Ah! ma femme va encore m'engueuler ...
Je m'installe sur un tabouret, près du bidet. Colombo est sous la douche, le savon dans une main, un gant de toilette dans l'autre. Je dois reconnaître que son imper le gêne beaucoup dans ses mouvements, de plus la fumée de son cigare fait pleurer son œil valide. L'autre, la prothèse en verre, je l'ai dans ma main. Je l'ai prise sur le bord du lavabo, où le lieutenant l'avait posée et je l'astique avec mon mouchoir.
- - Monsieur Honduras ...
- - Non, non, Caragua!
- - Oh! suis-je bête, bien sûr ...
Le dos de la main sur le front, il me regarde par en dessous. J'explique mon cas et livre mes suspects.
- - Monsieur Salvador..
- - Tony Caragua!
- - Oh ... ma femme serait là, vous l'entendriez! Ecorcher le nom des gens, elle trouve cela impardonnable. Heu ... oui! Je réfléchis à votre histoire et je pense, enfin il me semble ...
Cherchez la femme ! N'oubliez pas, cherchez la femme ! Toujours !
Le lieutenant me raccompagne à la porte et comme je sors :
- - Au fait, monsieur Guatemala, pouvez-vous me signer un autographe, pour ma femme ...
Je signe et m'esbigne. Ce Colombo, sous son air bonasse, cache des capacités de déduction étonnantes.
« Cherchez la femme ! » voilà une fière devise. Je reprends mes notes et les étudie à nouveau. Si j'en crois le raisonnement de Colombo, je peux rayer les noms de mon père et des deux maris des deux couples. Il reste encore du monde quand même.
Je rature aussi le nom de la pharmacienne, elle est trop mignonne, ses cheveux bruns, ses yeux mutins, sa bouche gourmande ... bon, je m'égare. Les femmes de mes amis, ce n'est pas possible non plus. Bon sang ! Mais c'est bien sûr ! J'ai expédié ces cartes à mes amis par la poste, or, les postiers sont en grève depuis dix jours. Personne n'a pu recevoir mon courrier, donc, je les raye-t-elles aussi de ma liste.
Ah ! Ah ! Le filet se resserre et je décide sans plus attendre, d'aller interroger la concierge et la boulangère. Je prends l'ascenseur et descends jusqu'à la loge. Manque de pot, une pancarte manuscrite et suspendue à la poignée de la porte, m'informe que la dite bignole est dans l'escalier.
Je passe mon chemin, direction la boulangerie. Comme j'arrive devant l'échoppe de la commerçante j'aperçois le rideau de fer tiré. Je m'informe alentour. Qu'en est-il ? Quézaco ?
Un passant, fort aimable ma foi, me renseigne bien vite. La malheureuse est trépassée hier soir, elle s'est étouffée avec un croûton de pain. Elle laisse un mari dans le pétrin et un bâtard de cinq ans. Requiem æternam dona eis.
Le dénouement est proche, chacun le sent. Retour au logis. Cette fois je vais directement à l'escalier que je gravis vitement. Vitement au début. Arrivé au sixième étage, essoufflé, je m'arrête un instant. Assis sur une marche, je reprends haleine. A ce moment, un homme arrive derrière moi, à pas de loup.
- Oh ! Joe Mannix !
- - Chut! Je suis là incognito, j'enquête.
- - N'ayez crainte, j'en suis!
- - Ca ne m'étonne pas, beau brun. Je me disais bien ... dommage que je sois pressé...
Joe Mannix disparaît dans les étages inférieurs. Fatigué, je monte dans l'ascenseur. En dépassant Mannix dans la descente, il me fait un clin d'œil câlin.
Cette fois la loge est pleine, la concierge et ses vingt-six matous sont là. Tout le monde mange du Canigou. Je frappe et j'entre.
- - Madame Tripoux bonjour!
- - Bbble ...beurp!
- - Avez-vous encore ma carte de visite?
La pipelette se lève tout en ruminant. Elle passe derrière une tenture usagée, où je l'entends fourrager dans des tiroirs et des casseroles Les chats dérangés pendant leurs agapes me regardent d'un sale œil.
- - T'nez! Ch'est pas chà!
- - Chi, merchi!
Si la vioque a encore le bristol elle n'est pas dans le coup. Mais alors ... il ne reste que ma sœur et ma mère ! Oh ! Seigneur ! Ayez pitié de moi.
Que faire ? Appeler la police, les faire embastiller ? Non, d'abord les appeler.
- - M'man?
- - Ah! C'est toi? Ca va? T'as l'air tout drôle.
- - Ben, je suis embêté ... la frangine est avec toi?
- - Oui, pourquoi?
- - Vous avez mes cartes de visite, hein ...?
- - Non, on s'en est servi!
- - C'est vous qui avez fait le coup!?
- - Oh! T'es sacrément fort. Je le disais à ta sœur, il va trouver tout de suite. T'es malin mon grand, c'est bien.
- - Mais, ça ne va pas la tête, pourquoi? Deux morts! Vous vous rendez compte?
- - Dis donc Tony, c'est sur ce ton qu'on parle à sa mère! Non, mais! On a voulu t'aider, voilà comment on est récompensées ... ingrat! A plus de trente ans, t'as même pas de métier, t'es pas encore marié, t'es rien ...! On s'est dit qu'on allait te rendre célèbre avec cette histoire de cadavres, et monsieur vient nous le reprocher. Traiter ainsi sa pauvre mère qui se décarcasse pour son fainéant de fils ... Quand ton père va le savoir ... Tiens, je crois que je ne vais rien lui dire, ça lui ferait trop de chagrin ...
- - Arrête m'man! Mais ... et les voix au téléphone?
- - Bah! Avec un mouchoir sur le combiné... c'est comme ça qu'ils font dans les films à la télévision.
- - Et qui a ...
- - On s'en est fait un chacune. Tu vois, tout le monde a essayé de t'aider.
- - Mais, tu réalises ce que tu me racontes-là? M'man, tu m'écoutes? J'ai trente et un ans, tu m'entends, je veux vivre ma vie! C'est pas vrai! Quand vas-tu me lâcher?
- - ....
- - Hein?
- - Je te laisse, j'ai quelque chose sur le feu.
- - C'est ça M'man, c'est ça ... au revoir!
Driiiiiing !
- - Allô?
- - C'est fini votre histoire?
- - Ben, oui ...
- - Comment ça «Ben, oui», et l'auberge espagnole là-dedans, elle est où?
- - Oh! Mon vieux, merde! M-E-R-D-E!
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| Tags : crime, meurtre, détective privé |
15.08.2009
Le cri qui tue
Quand Edward avait acheté son Ipod, son intention première était de s'isoler du monde extérieur et d'écouter de la musique au calme, loin de l'agitation du monde, des conversations crétines de ses voisins de wagon, des cris et borborygmes des adolescents chahuteurs et des quémandeurs et tapeurs de toutes espèces qu'il croisait chaque jour sur son chemin.
Longtemps se fût idéal et il pensa avoir retrouvé la sérénité d'esprit de sa jeunesse, celle du temps où il n'imaginait pas le pire à chaque instant, craignant pour lui ou pour ceux qu'il aimait un malheur qu'il n'aurait su nommer mais qu'il sentait rôder alentour, chaque jour plus proche encore. Cet Ipod faisait des merveilles, couvrant le murmure de ses voix intérieures ; la technologie moderne a du bon parfois se disait-il, son angoisse rangée au placard.
Et puis un jour, tout a recommencé. Discrètement au début, alors qu'il écoutait un air particulièrement entraînant et bruyant grâce à ce diffuseur de musique portable, il crût entendre son nom. Il n'y prêta pas attention mais la voix l'appela de nouveau. Retirant son casque il constata qu'il n'en était rien, personne ne le hélait, agacé il continua son écoute. Le phénomène se reproduisit et aujourd'hui il devient quasi permanent. Il a monté le son de l'Ipod à son maximum, mais la voix est toujours audible, il n'écoute plus que du hard-metal mais à travers le fracas des guitares et les hurlements des chanteurs s'insinue encore et toujours la voix qui l'appelle.
Edward a fui la grande ville et il longe la mer, la voix devenue familière semble plus proche, il sait qu'elle ne va pas se contenter de l'appeler indéfiniment, elle va bientôt lui demander quelque chose, il ne sait pas quoi, mais il sait que ce sera épouvantable. Il s'arrête terrorisé, jette son Ipod à la mer. Silence étourdissant un court instant avant que la voix ne s'adresse à lui, une phrase courte mais désormais il sait ce qu'elle veut. Edward hurle, hurle à s'en crever les tympans, la tête entre les mains.
Edward Munch : Le Cri, 1893 - huile détrempe et pastel sur carton, 91x73,5 cm - Oslo Nasjonalgalleriet
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21.07.2009
Nous rirons moins fort la prochaine fois
Paris ! Elle y arrivait enfin. Le voyage lui avait semblé interminable. Elle avait quitté la petite maison familiale le matin de bonne heure et elle se retrouvait maintenant sur le parvis de la gare Montparnasse, seule et perdue dans la grande ville.
Annette avait toujours vécu à Plorec-sur-Arguenon, un modeste village des Côtes du Nord, non loin de Dinan. La gare la plus proche se trouvait à cinq kilomètres à Landébia. C'est le pharmacien qui l'avait conduite à la station ; il devait y passer lui-même, pour y retirer un colis de produits pharmaceutiques en provenance de Rennes. Annette avait donc profité de la voiture. A vingt ans, elle n'avait jamais été plus loin que Landébia, et encore ! deux ou trois fois l'an pour y accompagner ses parents à la foire aux bestiaux.
Annette aimait son village et s'il n'avait tenu qu'à elle, elle y serait restée jusqu'à sa mort, mais le destin, en l'occurrence le chômage la forçait à partir, à s'exiler. La petite ferme de ses parents ne pouvait les nourrir tous, elle et ses quatre frères. Ceux-ci trouvaient encore à s'embaucher comme journaliers dans les exploitations de la région mais la petite était trop maigrichonne pour les travaux de la ferme et les éventuels patrons n'en voulaient pas.
Finalement, par relations elle avait déniché une place de domestique à Paris. Une amie d'enfance de sa mère avait une fille qui vivait dans la capitale, assez bien d'ailleurs selon la rumeur, et elle cherchait une bonne. L'affaire s'était conclue par courrier entre ses parents et ses futurs employeurs. Et aujourd'hui elle était là, dans la ville bruyante et animée, sa méchante valise à la main, un peu perdue.
Fouillant la poche de son imperméable fripé elle en ressortit une lettre toute froissée d'avoir été lue et relue sans cesse depuis une semaine. L'adresse de ses patrons s'y trouvait inscrite, en haut à gauche, ainsi que leur numéro de téléphone ce qui était un luxe rare à cette époque. Annette se fraya un chemin à travers la foule qui allait et venait devant la gare. Elle demanda à un agent de police le moyen de se rendre rue des Petits-Champs et celui-ci lui indiqua l'autobus. Après s'être fait expliquer où descendre par le receveur, elle alla s'asseoir près d'une vitre. Il pleuvait légèrement, les gouttes d'eau et la buée gênaient la visibilité. Annette trouva la grande ville triste et agitée. A la station suivante des gens montèrent et vinrent s'installer en face d'elle. Sa valise l'encombrait et ne sachant qu'en faire, elle se leva et continua le voyage sur la plate-forme à l'arrière, en plein vent.
Rue des Petits-Champs la ville sembla plus calme, les passants étaient rares et la rue avait quelque chose de provincial qui rassura la jeune femme. Arrivée devant le numéro seize, elle s'arrêta devant l'immeuble, relut l'adresse encore une fois et entra sous le porche. Elle frappa chez la concierge et la porte s'ouvrit presque aussitôt.
- - Qu'est-ce que c'est? Aboya la bignole.
- - Heu...! Madame Clément s'il vous plaît.
- - Troisième gauche et n'oubliez pas de vous essuyer les pieds. Je viens juste de cirer les escaliers. L'ascenseur est en panne jusqu'à demain.
- - Merci madame.
La pipelette claqua la porte de sa loge. Annette se dirigea vers l'escalier, sa valise lui pesant de plus en plus. Arrivée à l'étage elle souffla un instant avant de sonner. Au bout d'un moment la lourde porte en chêne s'ouvrit et une femme l'accueillit.
- - Mademoiselle ...?
- - C'est pour la place de bonne. Je m'appelle Karadec, Annette Karadec.
- - Ah! Oui! Entrez.
Annette pénétra dans l'appartement, timidement. L'intérieur était cossu et reflétait un confort bourgeois qui l'impressionna. La maîtresse de maison l'entraîna vers le salon où un homme d'une cinquantaine d'années assis dans un fauteuil profond, lisait Le Monde en fumant une cigarette blonde.
- - Georges...
- - Oui...
- - Georges! Voici notre nouvelle domestique, vous savez, la petite Karadec, je vous en ai parlé.
- - Très bien, occupez-vous en mon amie.
Après quelques questions d'ordre général, sa famille, la vie qu'elle menait en Bretagne, on en vint au principal.
- - Ma petite Annette vous connaissez le montant de vos gages, il n'y aura pas de problème de ce côté là?
- - Non madame.
- - Bon! Alors voici en quoi consistera votre service. Nous sommes quatre. Mon mari et moi que vous connaissez et nos deux enfants. Pierre notre fils et Sophie sa sœur. Ils sont étudiants tous les deux. Mon mari comme vous le savez est avocat. Vous devrez vous occuper du ménage et de la cuisine de tous les jours. Quand nous recevons, nous engageons des extras. Maintenant je vais vous montrer votre chambre.
La pièce se trouvait au fond de l'appartement, pas très grande mais propre et claire. Un lit à une place, une armoire à glace, un fauteuil usagé et une petite commode constituait le mobilier. Dans un coin de la chambre, dissimulé par un paravent, un lavabo avec une petite étagère et une glace fêlée.
- - Je vous laisse vous installer. Vous trouverez votre tablier dans l'armoire. Je vous attends au salon.
- - Merci madame.
Annette se retrouva seule dans la chambre, sa chambre. Voilà, ce serait là son chez-elle dorénavant. Ce n'était pas trop mal, une fois personnalisé par des photos et quelques fleurs ce serait même charmant. Elle se hâta de ranger ses affaires dans l'armoire, passa une jupe propre et un chemisier neutre et après avoir noué son tablier sortit de sa chambre pour prendre son premier service.
Madame Clément la conduisit vers la cuisine. La souillarde était spacieuse et aménagée de façon fonctionnelle.
- - Tous les lundis je vous donne la liste des menus pour la semaine et vous l'accrochez à ce mur. Une fois par mois je vous remets l'agent pour les dépenses courantes et vous le mettrez dans ce tiroir avec le livre de comptes que je consulte de temps à autre. Le petit-déjeuner doit être servi à 8h30, le déjeuner vers 12h30 et le dîner à 21h. Si vous avez le moindre problème, vous me consultez. Je crois qu'il va être temps de vous mettre à vos fourneaux. Bonne chance Annette.
- - Merci madame.
Le menu du soir était simple et ne demandait pas de qualités de cordon bleu. Elle fit le service un peu maladroitement mais madame Clément la conseilla. Les deux adolescents la regardaient à la dérobée et chuchotaient entre eux. Tout compte fait, la soirée se passa sans incidents. Quand Annette alla se coucher peu après 23h, elle était fourbue.
Un bon mois avait passé, la jeune bretonne s'était habituée à son nouveau métier, travailleuse les Clément ne se plaignaient pas d'elle. Dans le quartier, les commerçants la connaissaient et la trouvaient charmante avec ses manières de provinciale. Son sourire timide mettait les gens en confiance. Le boucher ou la boulangère lui demandaient des nouvelles de sa Bretagne et c'est avec plaisir qu'elle leur parlait de son pays. Ca lui faisait du bien de pouvoir parler de chez elle, ainsi elle gardait le contact avec sa terre natale. Tant qu'elle pourrait parler de Plorec-sur-Arguenon avec chaleur et foi comme elle le faisait, elle resterait une vraie bretonne. Annette aimait bien Paris, tout du moins son quartier puisqu'elle n'en sortait jamais, mais elle ne voulait pas devenir une parisienne.
C'est surtout l'épicière qui aimait discuter avec Annette, mais comme elle s'en était aperçue bien vite, la commerçante avait une idée en tête. Elle voulait surtout savoir comment vivaient les Clément, qui ils voyaient etc... Là-dessus Annette était très discrète car elle estimait que cela ne regardait personne aussi éludait-elle les questions trop indiscrètes. Secret professionnel en somme.
La petite bonne connaissait son service maintenant et elle s'était organisée au mieux afin de faciliter son travail. Le matin elle se levait à 7h, se préparait et se rendait immédiatement à la cuisine. Là, elle rangeait quelque plat ou casserole qu'elle avait laissé sécher de la vaisselle du soir. Ensuite elle consultait ses menus de la journée et dressait la liste des courses. Enfin elle servait le petit-déjeuner dans la salle à manger vers 8h30. Les Clément petit déjeunaient chacun leur tour, ou par deux, selon leurs emplois du temps. Georges avalait en vitesse un café brûlant et filait au Palais de Justice, Pierre et Sophie arrivaient en suite, prenaient un thé avec des toasts recouverts de confiture avant de se rendre à leur fac', comme ils disaient. Christiane était toujours la dernière levée. Elle buvait son thé, mangeait un fruit de saison et retournait se coucher une petite heure, pour faciliter la digestion disait-elle. Annette en profitait pour faire le ménage dans les pièces communes avant de s'attaquer aux chambres des étudiants. Madame ne sortant de la sienne que vers midi, elle occupait sa matinée en courses et préparatifs pour le repas. Dès que Christiane quittait sa chambre, Annette allait y faire du rangement et retaper le lit, enfin il était 12h30 et elle servait le repas.
L'après-midi tout le monde désertait l'appartement, les étudiants allaient étudier, l'avocat partait plaider et madame sortait papoter chez une amie ou assister à un vernissage quelconque. Une fois de plus la bonne débarrassait la table, faisait la vaisselle et dans le courant de la journée s'occupait de la lessive ou du repassage. Parfois elle grappillait une petite heure de repos qu'elle passait dans sa chambre, à faire un brin de couture ou bien à se délasser étendue sur son lit.
Les journées d'Annette s'écoulaient ainsi, pleines d'un travail qu'elle espérait bien fait. Peu à peu elle perdit sa timidité, quand on est domestique on finit par connaître tous les petits défauts de ses maîtres et ceux-ci l'intimidaient moins maintenant. La réciproque était valable elle aussi. Maître Clément, qui semblait si distant les premiers temps, se risquait à quelques plaisanteries avec elle maintenant. La jeune fille s'en sentait plus libre, l'esprit tranquille, elle allait et venait dans la maison, toujours gaie. La silhouette trahie l'humeur des gens. Sous son tablier elle n'hésitait plus à mettre des corsages fantaisie ou de petites robes imprimées pour aller faire les courses. Elle était bien dans sa peau ce qui la rendait bien mignonne. Christiane lui fit compliment de sa belle allure.
- - Ma parole c'est votre amoureux qui vous rend si jolie Annette?
- - Je n'ai pas d'amoureux madame.
- - C'est le printemps alors? C'est bien mon enfant.
Cette réflexion de madame Clément la troubla. C'est vrai qu'elle se sentait coquette depuis quelque temps. Dans les rues elle flânait et regardait les boutiques avec envie. Elle avait réellement changé depuis son arrivée à Paris, il y a six mois. Annette devenait parisienne contre son grès, mais avec plaisir elle s'en rendait compte.
Un jour qu'elle revenait de chez l'épicier, son panier chargé à la main, Pierre le fils Clément, la rattrapa devant la porte de l'immeuble.
- - Laissez moi vous aider Annette.
- - Oh! Merci monsieur Pierre, mais je suis presque arrivée...
- - Non, non, donnez-moi ce panier, d'ailleurs l'ascenseur est encore en panne, alors...
C'était la première fois que le jeune homme lui adressait la parole aussi directement. D'habitude, en dehors des questions domestiques, il l'ignorait complètement.
- - Vous êtes bien chez nous Annette? Vous ne regrettez pas votre Bretagne et ses cornemuses?
- - Ses binious, vous voulez dire.
- - Oui, c'est cela, mais ça se ressemble un peu, non? Vous n'êtes pas vexée j'espère?
- - Oh! Non! Mais vous savez il n'y a pas que cela en Bretagne.
- - Ah! Nous voici arrivés, il faudra que vous me parliez de votre pays plus longuement, une autre fois, d'accord?
- - Avec plaisir monsieur Pierre.
Il déposa le panier sur la table de la cuisine et sortit de la pièce en lançant un clin d'œil à Annette.
A dater de ce jour, les rapports entre les deux jeunes gens devinrent plus amicaux. Pierre venait souvent à la cuisine chercher un verre de lait ou un sandwich, les prétextes ne lui manquaient pas. Ils en profitaient pour bavarder quelques minutes. Le garçon était agréable et intelligent mais d'une culture toute livresque. S'il était plus cultivé que la petite bonne par contre il connaissait moins bien la vie que la jeune fille et certaines de ces réflexions ou remarques ne manquaient pas de faire sourire Annette. Celui-ci s'étonnait alors de ses accès de gaîté et pensait qu'elle se moquait de lui. Annette l'en détrompait bien vite et ils se mettaient à rire comme deux gosses. Un jour qu'ils pouffaient de rire dans la cuisine, madame Clément fit irruption.
- - On ne s'embête pas ici! Vous n'avez rien à faire Annette? Et toi Pierre, tu oublies que tu passes ta licence à la fin de l'année, tu n'as pas de travail ou de révisions à faire?
- - Si, si maman, j'y retourne...
- - Alors Annette, c'est mon fils qui vous ennuie? Nous essayons d'être large avec vous mais n'en profitez pas pour exagérer. Vous n'êtes que la bonne ici, ne l'oubliez pas!
- - Oui madame, veuillez m'excuser.
Durant plusieurs jours les jeunes gens ne s'adressèrent pas la parole. Madame Clément venait plus souvent à la cuisine, soit pour donner un ordre, soit pour y chercher quelque chose. La jeune fille se sentit triste, elle avait pris goût à ces discussions avec Pierre, leurs rires lui manquaient. Un matin, comme elle sortait faire le marché, Pierre l'attendait au bout de la rue.
- - Annette ...
- - Bonjour monsieur Pierre!
- - Allons, ne soit pas si cérémonieuse, je peux te tutoyer?
- - Laissez-moi, si votre mère était là, vous seriez moins fier.
- - Essaie de la comprendre, elle s'est énervée, c'est tout. Et puis nous ne faisions rien de mal de toute façon. Pourquoi se bouder ? Nous rirons moins fort la prochaine fois, d'accord?
- - Je ne sais pas... Maintenant je dois faire mes courses.
- - Laisse moi t'accompagner, je porterai ton panier.
- - ... si vous voulez ...
- - De plus je voudrai te parler. Allez viens! Et souris ... comme avant.
- - ... vous pouvez me tutoyer si vous le voulez ...
Le couple s'engagea dans le marché, entre les voitures à bras des marchandes de quatre saisons, les étals des bouchers et des crémiers, au milieu de la foule grouillante des ménagères et des badauds. Le soleil dissipait les dernières brumes du matin, la journée promettait d'être belle, les gens étaient nombreux pour faire leurs courses ou profiter de cette première annonce du printemps. Pierre comme convenu portait le panier et s'amusait beaucoup à regarder Annette choisir les légumes, discuter le prix des fruits avec les commerçants.
- - Ca va? Ce n'est pas trop lourd?
- - Non, non, mais j'ai l'impression que tu viens d'acheter assez pour tenir un mois.
- - Vous croyez ça...
- - Tu crois ça!
- - Comment?
- - Tutoie moi voyons, tu ne vas pas me vouvoyer sans arrêt. Nous sommes du même âge, c'est plus pratique.
- - Si tu veux, toujours est-il que je n'ai pas terminé mes courses. Il me faut du fromage maintenant. Ton père aime bien le chèvre.
- - Oui mais tu vas prendre aussi un bon camembert.
La matinée se passa ainsi, à humer un fromage, renifler des poissons, goûter des fruits chapardés aux étals. Annette était bien. Bientôt le panier fût rempli et Pierre proposa de rentrer. En chemin ils discutèrent de choses et d'autres comme un jeune couple. Pierre acheta un journal à un gamin qui passait en hurlant les titres des manchettes. Nous étions en avril 1955 et l'actualité du jour c'était un des décrets qui instituaient l'état d'urgence en Algérie. Ils firent quelques commentaires sur cette guerre commencée depuis plusieurs mois. Pourtant ce n'était pas ce qui les préoccupait le plus en cette journée, leurs pensées étaient plus roses...
Arrivés devant leur immeuble, instinctivement leur attitude se raidit. Ils se sentaient un peu coupables et ne tenaient pas à se faire pincer par madame Clément. Discrètement ils passèrent devant la loge de la concierge et se dirigèrent vers l'ascenseur. La cabine en bois et vitrée ne laissait que peu de place quand Pierre referma la porte et la grille. Le panier débordant les repoussait l'un contre l'autre. Pierre leva le bras pour appuyer sur le bouton de leur étage mais serrés comme ils l'étaient, la tête d'Annette se retrouva au creux de son épaule. Pierre n'eut qu'à se pencher pour trouver les lèvres de la jeune fille. Leur baiser fût tendre mais court, le septième ciel s'arrêtait au troisième étage !
Pendant plusieurs semaines ce ne furent que baisers volés entre deux portes, mots doux chuchotés furtivement, regards affectueux, bref ! l'air benêt de tous les amoureux. Madame Clément qui partait en vacances tout l'été à Deauville était très occupée par ses préparatifs et semblait avoir oublié l'incident de la cuisine. Les amoureux s'enhardirent. Le dimanche après-midi Annette avait congé, ils en profitèrent pour se retrouver et déambuler dans Paris tout en s'échangeant promesses et serments d'amour. Parfois d'une fenêtre ouverte, un poste de TSF laissait échapper une voix bourrue qui chantait un air à la mode où des amoureux « se tiennent par la main, parlent du lendemain, en s'disant des je t' aime pathétiques ». Ils continuaient alors leur promenade sans parler, Pierre, son bras sur l'épaule d'Annette.
Ils firent des projets de mariage, mais elle était d'avis qu'il finisse d'abord ses études. Le garçon se rangea à son conseil. Ses parents n'allaient déjà pas accepter cette idée de mariage avec le sourire, alors...
Nous étions en été. Madame Clément était partie à Deauville avec Sophie jusqu'en septembre et Pierre avait prétexté ses études pour rester dans la capitale. D'ailleurs il ne serait pas seul puisque son père lui aussi devait rester en ville pour traiter plusieurs dossiers importants. Annette qui devait accompagner madame en Normandie fût invitée à demeurer rue des Petits-Champs elle aussi, pour s'occuper des deux hommes.
Monsieur Clément n'était pas très exigeant, le service de la bonne s'en trouva restreint. Pour les jeunes gens se furent des mois d'été inoubliables. Ils s'offrirent des souvenirs pour une vie entière.
A la rentrée de septembre, Pierre prit de bonnes résolutions, décidé à épouser Annette l'été prochain il devait absolument réussir son examen de juin. La jeune fille comprenait la situation, aussi se faisait elle discrète afin de ne pas le troubler dans son travail. Ils ne s'accordaient que le dimanche après-midi.
A la fac' il n'était question que de la guerre d'Algérie. Certains disaient que le gouvernement aller envoyer le contingent en Afrique du Nord, d'autres réfutaient cette hypothèse, assurant que l'armée suffirait à mater ces bougnoules. Parfois la discussion dégénérait et l'on en venait aux mains. Pierre ne participait pas à ces débats, trop préoccupé par ses études, néanmoins il en percevait les échos et toutes ces histoires n'étaient pas pour le rassurer sachant qu'il devrait faire son service militaire au début de l'été. Il préféra ne pas évoquer ses craintes devant Annette.
- - Pierre, qu'est-ce que tu as? Tu es sombre depuis quelque temps, tu sembles préoccupé.
- - Ce n'est rien ma chérie, c'est bientôt l'examen, c'est tout.
- - Tu es sûr que c'est tout.
- - Mais oui Nénette! Allez, embrasse-moi.
Leur étreinte fût ardente, ils voulaient s'entraver l'un à l'autre, comme pour mieux se garder.
En mai, Annette dut se rendre à l'évidence, elle était enceinte. Sa première idée fut d'aller en informer son amant, mais la proximité de l'examen tant attendu et redouté la retint. Elle pouvait attendre quelques semaines après tout. Elle lui en parlerait le jour des résultats. Elle était certaine de son succès, ce serait une journée exceptionnelle, elle avait hâte d'être au mois prochain. Le mois de juin arriva très vite, Pierre travaillait d'arrache-pied. Le jour de l'examen fût un soulagement. La tension des semaines précédentes était à son comble, chaque question qui lui fût posée, chaque problème soumis, lui permettait de déverser le trop plein de connaissances qui encombraient son esprit. C'était comme une envie de pisser qu'on a contenue trop longtemps. Il crachait tout, enfin soulagé.
Pierre eut son diplôme haut la main. Avec Annette Ils s'étaient donné rendez-vous dans un petit café, non loin du centre d'examens. Elle était arrivée la première et l'attendait à une petite table, au fond de la salle, devant un diabolo citron. Quand Pierre arriva, elle lui fit un petit signe de la main. Celui-ci commanda un café au garçon et vint s'asseoir à ses côtés.
- - Reçu!
- - Oh! Chéri! Je suis si contente, c'est le plus beau jour de notre vie et tu sais pourquoi?
- - Attends mon amour, je dois t'annoncer autre chose...
- - Moi d'abord. Tu m'as déjà annoncé une bonne nouvelle...
- - Justement, il y en a aussi une mauvaise.
- - Ah?
- - Je pars à l'armée, j'ai reçu ma feuille de route il y a quinze jours. Je ne voulais pas t'inquiéter. De toute façon, je devais partir dans l'année on le savait, hein?
- - Oui, bien sûr, mais enfin...
- - Ca repousse notre mariage d'un an évidemment.
- - Evidemment. Et tu pars quand?
- - La semaine prochaine. Même mes parents ne sont pas au courant. Si je leur avais dit, tu nous aurais entendus en parler. Je suis désolé ma chérie. Et toi, que voulais-tu me dire?
- - Oh! Rien! Je ne sais plus, rien d'important sans doute.
Comment lui annoncer maintenant qu'il partait à la guerre, qu'il allait être père ? Elle lui écrirait, ce serait plus facile peut-être.
Le jour de son départ, la maison fût en ébullition toute la matinée. Pierre et Annette ne purent trouver cinq minutes pour se parler, se dire au revoir. Après déjeuner, Pierre prit sa valise et embrassa sa sœur. Ses parents l'accompagnaient jusqu'au fort de Vincennes où étaient rassemblées les recrues. En sortant dans la rue, Pierre se retourna furtivement vers la fenêtre de la cuisine. Un petit visage en larmes le guettait à travers les rideaux à carreaux.
Un mois plus tard, Annette rédigeait une longue lettre à Pierre où elle lui avouait son état, quand un télégraphiste apporta le message « Soldat Pierre Clément décédé. Embuscade dans le djebel. Sincères condoléances. Ministère des Armées »
Aujourd'hui, Annette vit à Plorec-sur-Arguenon son village natal. Elle habite la petite maison de ses parents qui sont morts eux aussi. Son fils qui s'appelle Pierre a vingt-six ans et est avocat au Tribunal de Commerce de Rennes. Annette ne s'est jamais mariée.
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| Tags : nouvelle, bretagne |
16.06.2009
L'accident
Attention, ceci est une histoire vécue. C'était au début de l'hiver, il y a quelques années déjà, disons une trentaine au moins et sans trop exagérer, il était vingt heures à peu près et la nuit tombait lentement mais sûrement.
Je roulais tranquille au volant de ma Renault, quittant Herblay pour aller voir un ami à Bezons. La route était sombre et je n'aime pas trop rouler la nuit, car je vois mal la chaussée lorsqu'elle est éclairée seulement par mes phares. De plus, les voitures venant en face de moi ont tendance à m'éblouir. Mais enfin, en région parisienne je n'ai pas trop de problème car l'éclairage public est bien assuré. C'est surtout en province, sur les petites routes de campagne que je souffre le plus.
J'avais branché la radio pour écouter le hit-parade sur RTL. A cette heure-ci il y a de la circulation, les gens sortent en direction de Paris pour aller voir leur film du samedi soir, dîner au restaurant ou bien glander sur les Champs-Élysées. Je roulais donc sur la nationale qui mène à Cormeilles-en-Parisis quand à la sortie d'un virage, j'aperçois dans le faisceau de mes phares, un piéton qui traverse juste devant moi alors que j'accélérais pour sortir de cette courbe. Impossible de l'éviter, la route est trop étroite et je ne peux pas freiner brutalement en plein virage, d'ailleurs je suis talonné par plusieurs voitures.
Je tente un petit écart, mais j'accroche l'homme avec l'aile avant gauche. Il rebondit sur le capot, puis sur le pare-brise avant d'aller rouler à terre. Dans mon rétroviseur, je le vois étendu sur le macadam alors que de nombreux véhicules arrivent en sens inverse.
Je ma gare rapidement sur le bas-côté et je sors de ma voiture. Jusqu'à cet instant, tout c'est passé si vite que je n'ai rien ressenti, mais maintenant, dans le noir et le froid, seul piéton sur cette putain de route, je l'avoue, j'ai la trouille. Le type est peut-être salement amoché.
Sur ce point je suis vite rassuré car l'homme est debout de l'autre côté de la chaussée et me fait signe. Tout en me faisant de grands signaux de la main, il traverse et vient à ma rencontre d'un pas décidé. Bon sang ! Il est balèze le gars. On dirait une porte d'armoire normande ! Et s'il venait me casser la gueule. J'avais peur pour lui, maintenant j'ai peur pour moi. Quelle galère ! En plus il n'est pas tout seul l'animal, j'avais pas remarqué son copain qui lui, avait déjà traversé. Les deux types s'approchent, je serre les fesses.
- "Vous n'êtes pas blessé ?
- ... Saint-Germain ...
- ... ?"
Qu'est-ce qu'il raconte celui-là ? Son ami intervient et dans un mauvais français, m'explique qu'ils sont Anglais et perdus. Leur minibus est garé un peu plus loin et ayant vu de la lumière dans un pavillon, ils pensaient demander leur chemin aux propriétaires.
Après m'avoir assuré, dans un charabia franco-anglais, moi-même j'avais du mal à trouver mes mots après toutes ces émotions qu'il n'était pas du tout blessé, je leur indiquai la route de leur destination finale.
Quand je retrouvai mes copains et que je leur narrai mon aventure, ce fut une rigolade générale. C'était le premier piéton que j'écrasai, j'étais jeune et j'en verrai d'autres, mais enfin, on se rappelle toujours avec tendresse de la première fois.
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| Tags : accident de voiture, fait réel |
30.03.2009
Tentative d’essai ou ébauche d’un péplum en vers
Les personnages :
DEMETRIUS gouverneur de l'Ethiopie LANUS ministre des finances
POPPEE sa future femme PREPUS ministre de la police
CAIUS chef des gladiateurs PUPUS ministre des armées
CLOPORTE cuisinier
ACTE I
- Hé! bien Caîus, que m'apprend-t-on,
L'info vient de ton mirmidon :
Tes gladiateurs seraient en grève ?
Rassure moi bien vite. C'est un rêve.
- Ce ne sont que ragots bien sûr.
Mes hommes vivent tellement à la dure,
Qu'ils n'ont guère le temps de penser
A une révolte insensée.
Auraient-ils en tête cette marotte
Que bien vite le cul je leur botte !
Et mon mirmidon, ce nabot,
Tout ce qu'il dit n'est que glaviots.
- Tout sera prêt pour mon mariage?
Je veux dans l'arène un carnage.
- T'inquiète donc pas notre bon maître
Mes hommes dans la gueule vont s'en mettre !
J'ai aussi prévu quelques chrétiens
Qui dans le décor feront bien.
- Fort bien, fort bien. Va mon bon.
- Avé! Je m'en retourne donc.
Caîus, le chef des gladiateurs, sort. Démétrius reste seul et finit de déjeuner.
- Ce jambon n'est pas trop mauvais
Félicitons le cuisinier.
Garde ! Amenez le cuistot !
Que je lui en touche deux mots.
- Me voici seigneur, me voici.
Que me vaut l'honneur d'être ici ?
- Comment t'appelle-t-on marmiton?
- Généralement «Hé! Ducon!»
- Je parlais de ton patronyme.
- Vos mots pour moi sont des énigmes,
Si c'est mon nom qui vous importe
Sachez que je me nomme Cloporte.
- Hé! bien, Cloporte ta bouffe est bonne.
C'est une fine gueule, que ma daronne,
Tout repose sur toi, Hé ! Ducon
Pour au mariage faire un gueuleton !
- Démétrius, comptez sur moi.
Ce sera un repas de roi.
- N'aie peur, si tu rates ce repas
Mes lions consommeront ton trépas.
ACTE II
Une journée a passé. Démétrius préside un conseil des ministres. Tout le monde est vautré sur de larges matelas. Des esclaves distribuent du vin.
- Nous sommes tous installés, je pense,
Alors j'ouvre la séance.
Voici quel est l'ordre du jour :
Régulariser mes amours.
- Poppée enfin t'a décidé.
- Ca fera une belle mariée.
- Je suis bien d'accord messieurs
Mais mon plan est plus audacieux.
- L'amour ne t'a pas aveuglé
Tu vois toujours ton intérêt.
- Lanus, toi ministre des sous
En ai-je assez pour faire les fous ?
- Démétrius, de toute façon
Les pauvres et les esclaves paieront.
- J'attendais ce genre de réponse.
Mais, Prépus, ton visage se fronce.
Ministre de la police
Tu peux parler, entre en lice.
- Ton mariage me remplit de joie
Néanmoins j'ai bien peur pour toi.
Mes espions m'informent d'un complot.
Un barbare gonflé de culot
Pourrait de la noce profiter
Et dans la foule t'exécuter.
- Tu as toujours raison, Prépus,
Aussi je compte sur toi Pupus
Ministre de toutes les armées
Pour te joindre à lui et l'aider.
- Il en sera fait comme tu dis.
Rien ne nous échappera, pardi !
Mais tu n'as pas encore parlé
De ton stratagème si futé.
- Exact, Pupus, exact. J'y viens.
Bois une rasade et tiens toi bien.
Vous connaissez la belle Poppée
Je n'vous narre pas mon épopée.
Je l'ai enlevée à ses parents
Alors qu'elle n'était qu'une enfant.
Je l'ai nourrie, élevée, choyée
Maintenant je vais la troncher !
- Mais où est donc ton plan, seigneur?
Nous ne sommes pas des enfants de chœur.
Ce ne sont que ruses grossières
Pour qu'une fois femme, y fourrer l'ver ! ?
- A première vue tu as raison.
Mais l'affaire se corse mon garçon
Quand tu sauras que ma belle Poppée
N'est pas celle que vous croyiez !
Un informateur bien placé
Fait d'elle une bâtarde certifiée,
Son père serait notre César.
- Voilà de quoi nous émouvoir.
- Tu tables sur ce rebondissement
Pour t'en retourner vitement
A Rome, patrie de tes ancêtres ...
- Et si vous ne m'êtes traîtres
Je saurai vous récompenser
Soyez en ici, assurés.
- Je suis avec toi gouverneur!
- Tout le monde te suit, grand seigneur!
- Gouverner l'Ethiopie m'ennuie.
La chaleur et tout c'qui s'en suit
Je laisse cela à mon suivant
Et pars m'installer à Latran.
Quand j'aurai épousé Poppée
La vérité va éclater.
On saura comment le César
Dans sa jeunesse usait son dard !
- Tu veux ainsi le faire chanter?
- Je vais même ainsi le mater!
Pour s'éviter l'opprobre du peuple
Des Gaules jusqu'à Constantinople
Il ne pourra qu'à mes désirs
Céder ou bien me faire mourir.
- Il y a là un risque certain.
- Laisse-moi finir mon baratin.
César saura bien assez tôt
Que vous faites partie du complot.
En m'attaquant, il vous attaque.
Il devra donc tourner casaque.
- Ca, c'est ton opinion Romain!
- Nous en reparlerons demain.
La séance est levée. Démétrius regagne ses appartements, ses ministres finissent leurs coupes de vin.
ACTE III
- Poppée, ici? Vous m'attendiez?
- Asseyons-nous sous l'amandier.
De nos noces je veux vous parler.
On dit que par là, vous voulez
De César, tirer avantage.
Sont-ce ou non, bavardages ?
- Vous savez mon amour pour vous.
Alors, pourquoi ce vif courroux ?
Je vous ai promis l'avenir
Et m'y attèle sans coup férir.
Etre première dame d'Ethiopie
A votre beauté n'eut suffit.
Je veux vous voir épanouir,
Et des richesses romaines jouir.
Veux-tu te mêler à la cour,
Familière de César un jour ... ?
- Démétrius, toi tu vois loin
Pour moi, pauvre fille de catin
- Malin qui peut lire l'avenir
Et peut savoir son devenir !
ACTE IV
Plusieurs mois se sont écoulés, Démétrius et Poppée se sont mariés en grandes pompes (spartiates à lacets dorés).
Le plan a fonctionné, ils vivent maintenant à Rome et fréquentent assidûment le palais de César.
- Alors, Poppée, comblée enfin?
Tu fais donc partie du gratin.
Tous tes rêves se réalisent, non ?
Des esclaves et une belle maison
Tu peux venir me remercier.
Donne-moi donc un baiser princier
- Tu vas avoir bien plus encore
Prends cela à travers le corps !
Poppée s'empare d'une dague cachée dans les replis de sa toge et frappe par trois fois le cœur de Démétrius.
Surpris, il ne réagit pas et s'effondre aux pieds de Poppée, sur le marbre du patio. Celle-ci relâche le couteau, enjambe le corps qui tressaute encore et va s'asseoir près d'un bassin, où elle s'essuie les mains.
- Pauvre imbécile audacieux
Tu croyais lire dans les cieux.
En me rapprochant de César
Une chose que tu n'as su voir,
C'est qu'on était du même bois.
Il s'est ainsi vengé de toi,
Quant à moi, je suis sa maîtresse.
Tout le peuple de Rome se presse
Pour voir la femme du plus puissant
Homme, régnant de l'Ouest au Levant !
RIDEAU
19:18 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : péplum en vers, poppée, césar, caius, latran, rome |
31.12.2008
Réveillon
Approchez lecteurs timides ou bloggeurs curieux. Approchez que je vous narre l'histoire improbable du réveillonneur solitaire.
L'histoire se passe en décembre, bien entendu, un de ces mois de décembre où la neige n'a pas encore fait son apparition, gâchant par-là même le Noël des enfants et des rêveurs. Le ciel est gris et l'air frais, d'une banalité affligeante. Dans les appartements surchauffés les sapins se soulagent de leurs aiguilles sur les moquettes de laine rase. La naissance de l'Enfant Roi est déjà oubliée, digérée comme le boudin blanc et les huîtres. Les trognes, à l'instar des épicéas enguirlandés, resteront illuminées jusqu'au 1er janvier, car pendant une semaine on ne va vivre qu'en fonction des ripailles qu'on a faites ou de celles qu'on se promet de faire. Petit Jésus, pour toi on tuerait le bœuf et l'âne, si le veau n'était assez gras... En fait, c'est la dinde, cet aimable volatile que la tradition a décidé d'immoler.
"C'est trop d'honneur, mon prince !" doit se dire le gentil gallinacé tendrement couché sur une purée de marrons, amoureusement bardé de tranchettes de lard maigre, beurré onctueusement et prêt à être enfourné. Le pilon de l'oiseau n'est qu'un lointain souvenir, qu'un rôt parfois, nous remet en mémoire et pourtant déjà, l'idée du prochain gueuleton, le plus beau, car le plus débridé nous attise les papilles.
Si le repas du soir de la Nativité peut-être somptueux, voire gargantuesque, il reste au fond des esprits, même brouillés, le petit "je ne sais quoi" qui gêne la digestion. Un remords, un relent de mysticisme, un délicat fumet d'encens ou de sacristie qui nous rappelle que le poulot qui geint sur sa paille humide, pleure pour nous et que bientôt il saignera. Le païen lui-même, trouvera à la dinde de Noël un goût d'or, de myrrhe et d'encens.
Heureusement, comme au tennis, on a droit à deux balles pour le service. Et la deuxième balle, ici, c'est le plus souvent, une ballottine de volaille. Juste pour se faire la langue, s’aiguiser l'appétit. Le réveillon du Jour de l'An, c'est l'apothéose, la bacchanale si possible. Bombance est le mot de passe.
Tout le monde s'affaire, tous complices. On épluche, on écaille, on vide, on plume, on larde, on hache menu, on touille, on verse, on se dépense en occupations culinaires de toutes sortes. On met les petits plats dans les grands, on sort la nappe blanche et brodée qui est au fond de l'armoire, on place les verres de cristal aux tailles étudiées, les différents couverts qui trancheront viandes ou poissons, les assiettes qui sont encore immaculées et les serviettes fraîchement repassées. Le décor est posé, la table est dressée, on allume les bougies, les cristaux rutilent, la fête peut commencer. Les premiers bouchons jonchent la nappe, les verres s'entrechoquent, les rires se font moins discrets, la chaleur met le feu aux joues.
Les fenêtres se couvrent de buée, déjà je ne vous vois plus. Silhouettes floues, vous poursuivrez vos agapes jusqu'à l'aube. Moi, dans ma chambre, j'essaie de dormir malgré vos éclats de voix, le cliquetis des couverts et les bouchons de champagne qui sautent.
A l'année prochaine, à demain.
13:52 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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