22.11.2009

Stendhal : Vie de Henry Brulard

Stendhal 1.jpgHenry Beyle plus connu sous le nom de Stendhal naquit le 23 janvier 1783 et s'éteignit le 23 mars 1842. On lui doit entre autres, Le Rouge et le Noir et La chartreuse de Parme. C'est à l'âge de cinquante ans que Stendhal décide d'écrire son autobiographie dans un but bien précis car il estime « qu'il serait bien temps de me connaître ».

Livre d'auto introspection, cette Vie de Henry Brulard relate la vie de l'écrivain jusqu'à l'année 1800, c'est-à-dire jusqu'à son arrivée à Milan en Italie. Le texte ne paraîtra qu'en 1890 soit longtemps après le décès de Stendhal. Dès qu'on ouvre le livre ce qu'on remarque immédiatement ce sont les innombrables croquis qui ponctuent le texte, traits fin à la plume, qui croquent le plan d'une habitation ou un trajet entre deux villes etc. On ne sait si Stendhal craignant de se faire mal comprendre préfère ajouter un dessin à son propos, ou si plus certainement il fait un croquis afin de mieux faire remonter ses souvenirs pour nous les narrer.

De quoi sont faits ces souvenirs, de l'amour démesuré qu'il porte à sa mère mais/parce que elle meurt alors qu'il est très jeune encore (7 ans). De la haine qu'il voue à son père, le rendant responsable de la mort de sa mère. Freud n'était pas né, mais Stendhal l'avait inventé serais-je tenté d'écrire. C'est d'ailleurs cette haine qui le voit titrer cette autobiographie « Vie de Henry Brulard » et non Henry Beyle. Brulard étant le nom d'un oncle paternel, il conserve donc le lignage généalogique tout en escamotant le nom de son père.

On trouve aussi ici, tout ce qui caractérise l'écrivain, sa haine de la religion et de la monarchie « à l'annonce de la mort de Louis XVI, le jeune Beyle est saisi d'un des plus vifs mouvements de joie ». Et par-dessus tout de l'hypocrisie dont il accable son précepteur et sa tante Séraphie « Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance ». En lisant ce texte on constate que Stendhal adorait les mathématiques et leur raisonnement exact, ce qui peut d'une certaine façon expliquer sa haine de l'hypocrisie.

On notera aussi que ce roman (?) au-delà de la découverte de lui-même comme il le souhaitait, permet à Stendhal de s'adonner à la belle écriture sans rechigner à glisser dans son texte des anglicismes, ce qui le rend très moderne et fait sourire car il renvoie à des querelles linguistiques d'aujourd'hui sur ce genre de pratiques.

« La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d'émotion. Enfin le capitaine me dit : « Nous allons passer sur une montagne à gauche ». J'ai appris depuis que cette montagne se nomme Albaredo. Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche : « Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite afin que s'ils tombent dans le précipice ils ne vous entraînent pas. - Diable ! Il y a donc danger ! Me dis-je. On s'arrêta sur une petite plateforme. « Ah !voilà qu'ils nous visent dit le capitaine. - Est-ce que nous sommes à portée ? Dis-je au capitaine. - Ne voilà-t-il pas  mon bougre qui a déjà peur ? » me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes. Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois, je m'approchai du bord de la plateforme pour être plus exposé, et quand il continua la route je traînai quelques minutes pour montrer mon courage. Voilà comment je vis le feu pour la première fois. C'était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l'autre. »

 

Stendhal.jpgStendhal Vie de Henry Brulard chez Folio        

 

12.11.2009

Louis Guilloux : Le sang noir

Louis Guilloux (1899-1980) journaliste, natif de Saint-Brieuc, publie son premier roman en 1927 et en 1935 Le sang noir rate de peu le prix Goncourt, raflé par Joseph Peyré avec Sang et Lumière. Ses convictions humanistes le conduiront à devenir secrétaire du 1er Congrès mondial des écrivains antifascistes et responsable du Secours Populaire.

Ce roman - Le sang noir - est considéré comme le chef d'œuvre de Louis Guilloux et s'attire les louanges d' André Gide et Albert Camus. L'action se déroule dans une petite ville de province sur une seule journée, en 1917. Année emblématique puisque la Grande Guerre, comme on l'appelle, tourne à l'hécatombe, voit surgir les mutineries de poilus et les exécutions pour l'exemple, tandis que les Russes font leur révolution.

Le personnage principal, professeur de philosophie, se nomme Merlin mais tout le monde l'appelle Cripure. Ce sobriquet résulte d'un jeu de mot de potache sur l'ouvrage de Kant Critique de la raison pure qui devient « Cripure de la raison tique » d'où le surnom. Cripure a eu son heure de gloire à une époque grâce à un ouvrage savant mais depuis il végète, écrivant sans jamais le finir un bouquin qui devrait être son apothéose. Il vit en ménage, tant bien que mal, avec une souillon Maïa et sombre lentement dans l'alcoolisme entouré de ses chiens. Moqué de tous ou presque en raison de son infirmité, de trop grands pieds, Cripure fuit tous ces cloportes qui dans cette petite ville continuent de jouer leur rôle alors qu'au loin la guerre gronde et que leurs fils en reviennent amochés - pour les chanceux qui reviennent - avant de repartir au front. La description faite par Guilloux de cette humanité est féroce, riches ou pauvres, bourgeois ou ouvriers, tous ou presque traînent leur mesquinerie, leur bassesse, leur lâcheté, leur méchanceté. « J'ai toujours vécu seul, répliqua Cripure, absolument tout seul. Je ne serais pas plus seul chez les Canaques. »

En ce jour fatidique, la coupe va déborder pour Cripure, qui gifle son ennemi de toujours, Nabucet, un fat prétentieux et arriviste. Le duel devient inévitable et le sort de Cripure paraît scellé puisque l'offensé a choisi l'épée. Les quelques heures qui vont suivre nous entraînent dans des rebondissements, le duel est annulé mais Cripure ne sera pas sauf pour autant, et des révélations hélas ! tardives, Maïa et Cripure qui vivaient comme chien et chat se cachaient à leur insu des sentiments plus tendres.

Un livre absolument remarquable en tout point, à lire toute affaire cessante. Je me demande encore comment j'ai pu vivre jusqu'à ce jour sans l'avoir encore lu. Inutile de vous dire que je vais approfondir ma connaissance de l'œuvre de Louis Guilloux.

«C'était donc là cet homme tant cherché ! Il examina ce petit visage rougeaud, presque sans rides, qui se tendait vers le sien. Le front était étroit, et les cheveux courts et plantés bas ; mais quel regard de douleur ! Combien différent de ce regard qu'il avait dans la rue, à la porte de sa classe, quand il attendait que le concierge allât tirer la cloche ! Ce regard devint morne, Cripure remua les lèvres, fit bouger son dentier. D'un geste preste, qui dénotait une grande habitude, il chopa sur son cou une puce et l'écrasa. Il se frotta les tempes du bout des doigts, rajusta son binocle, puis rien ne bougea plus dans ce visage, sauf les yeux, quand il avisa un petit volume que depuis le début Etienne tenait sur ses genoux. »

091112 Louis Guilloux.jpgLouis Guilloux  Le sang noir  Folio        

 

 

11.11.2009

Pourquoi se forment les guerres

La dernière semaine de la paix passa, les ordres de mobilisation générale traversaient l'Europe comme des éclairs, les derniers télégrammes diplomatiques filaient vers le ciel. Ces chocs ébranlaient à peine la sérénité de la ville. Le nombre des hommes angoissés avait légèrement augmenté : Antoine Bloyé était enfin parmi eux. Il y avait déjà dans le monde des chemins de fer un certain remue-ménage, une certaine rumeur de préparatifs sensible à un homme aussi familier que lui avec l'air de sa Compagnie. Des instructions commençaient à descendre des grands bureaux. Il sut que la guerre était complètement montée, comme une grande machine ; il n'y avait plus qu'à donner le contact pour qu'elle tournât...

Antoine était un homme qui n'avait pas d'idées politiques, c'était simplement un homme qui voulait continuer à faire en paix le travail qu'il savait faire, et il se tournait vers ses ouvriers comme vers la seule force capable de protéger sa propre vie, sa propre paix. Il y avait des millions d'hommes en France semblables à lui, mais qui ignoraient comme lui pourquoi se forment les guerres.

Paul Nizan  Antoine Bloyé  Les Cahiers Rouges chez Grasset

03.11.2009

Thomas Bernhard : Extinction

Exinction.jpgL'auteur qui vit à Rome reçoit un télégramme de ses deux sœurs l'informant du décès dans un accident de voiture, de leurs parents et frère. Murau quitte la capitale italienne et rentre en Autriche dans le domaine familiale de Wolfsegg afin d'assister à l'enterrement et prendre possession de cette vaste propriété qui désormais lui revient.

Ces quelques jours vont être le prétexte pour Murau à se livrer à une critique incendiaire de tout et tout le monde. Critique de sa famille, son père national-socialiste, sa mère bête, inculte, cupide et trompant son père sans amour pour ses enfants, son frère falot, ses sœurs qui n'ont jamais vécu car restées sous la coupe de leurs parents même si l'une Caecilia a épousé un crétin de fabriquant de bouchons de bouteilles de vin. Critique de son pays l'Autriche, trop attachée au national-socialisme et au catholicisme. 

Un roman terrible où les critiques succèdent aux critiques, d'autant plus dures qu'elles sont dirigées contre sa propre famille et son pays. Cinq cents pages sans paragraphes ni sauts de lignes, des phrases mises bout à bout constituent ce bouquin découpé en deux chapitres, Le télégramme qui se déroule en Italie et Le testament en Autriche, à Wolfsegg. J'avoue que les premières pages furent éprouvantes, cette diarrhée de propos acerbes contre les siens m'a semblé insupportable puis au fil de ma persévérance j'ai accepté le parti pris de Thomas Bernhard et je l'ai suivi jusqu'au bout, car derrière la forme du propos s'est dégagé un style puissant. Un épouvantable grand livre.  

Thomas Bernhard écrivain autrichien (1931-1989) a livré en 1986 avec Extinction son tout dernier livre, apogée de son style fait de phrases longues et répétitives, comme pour marteler son propos et nous le faire entrer dans le crâne de gré ou de force. Toute sa vie l'écrivain fera scandale dans son pays par ses textes diffamatoires ou attaquant l'Etat, néanmoins il est reconnu comme un grand écrivain par la critique et reçoit de nombreux prix.

« Les Autrichiens n'ont pas le moindre goût, en tout cas ils n'en ont plus depuis longtemps, partout où l'on jette les yeux règne le pire mauvais goût. Et quel manque d'intérêt généralisé. Comme si l'unique centre était l'estomac, ai-je dit, et que la tête fût entièrement mise hors circuit. Un peuple si bête ai-je dit, et un pays si merveilleux dont, en revanche, la beauté est inégalable. Une nature à nulle autre pareille et des gens qui se désintéressent à tel point de cette nature. Une si haute culture, si ancienne, ai-je dit, et une si barbare absence de culture aujourd'hui, une inculture catastrophique. Ne parlons même pas de la situation politique déprimante. Quelles abominables créatures détiennent aujourd'hui le pouvoir en Autriche ! »

Bernhard.jpgThomas Bernhard  Extinction  collection Imaginaire chez Gallimard     

 

 

18.10.2009

L'Enfer

On appelle Enfer le département d'une bibliothèque où sont déposés les livres interdits au public et l'on peut citer l'Enfer de la Bibliothèque nationale, par exemple. Les motifs d'interdiction sont divers mais c'est souvent l'aspect licencieux des ouvrages qui les mènent dans cette zone sulfureuse. D'un autre côté, les reléguer à l'écart des yeux de tous les rend plus attrayants et quand on est adolescent, quoi de plus tentant que ce qui est interdit ? Je n'ai pas échappé à ce trait de caractère et dès que j'ai eu écho de ce genre d'ouvrages je me suis hâté de pouvoir les lire. Avec le temps, ce qui était trop osé pour une époque ne l'est plus pour une autre et des livres introuvables sont désormais distribués dans des collections de poche. Autres temps, autres mœurs.

En 2008 la Bibliothèque Nationale de France présenta une exposition dédiée à ce sujet, interdite aux -16 ans, dont je cite un extrait de la présentation « Pour le grand public contemporain, l'Enfer de la Bibliothèque s'entend comme une légende, un fantasme, le territoire majeur de l'interdit qui alimente en retour toutes les curiosités. Mais l'écart est grand entre ce mythe et la réalité. Il convient d'abord de retracer l'histoire, pleine de surprises, de la constitution de ce lieu abstrait, mental - une « cote », un numéro de classement qui le désigne à la consultation « réservée » -où sont rassemblés textes et images réputés contraires aux bonnes mœurs. L'exposition propose un double parcours. L'un concerne l'histoire : comment l'Enfer s'est-il constitué au département des Imprimés et au département des Estampes ? Comment a-t-il évolué ? Le second propose une déambulation à travers le contenu de l'Enfer : quels sont les livres, les documents, les images que l'on a classés là ? Ces parcours à travers la littérature telle qu'elle n'est pas enseignée vont à la rencontre d'un monde imaginaire où les personnages obéissent à toutes les fantaisies du désir, où l'excès de la parole devient pamphlétaire et le discours politique, pornographique. Ce monde c'est celui de l'anonymat, du pseudonyme, des fausses adresses, des dates trompeuses, des éditeurs clandestins, des lieux clos, celui des couvents, des boudoirs, des bordels, des prisons mais aussi des bibliothèques. Des écrivains tels que Sade, Apollinaire, Louÿs, Bataille et quelques autres en sont les acteurs à jamais anonymes de la célébration de l'érotisme et du sexe entre le XVIe et le XXème siècle. »

Ma première incursion en ces lieux remonte à la lecture de L'Amant de lady Chatterley de D.H. Lawrence, un classique du genre, dont j'avais du ingurgiter plusieurs dizaines de pages avant que la lady n'en vienne au fait avec le garde-chasse. Enfin ! Avais-je pensé à cette époque. Je n'ai pas gardé en tête la chronologie de cette exploration mais j'ai ainsi découvert d'autres écrivains, car nous parlons ici de littérature. De Henri Miller et sa trilogie en rose Sexus, Nexus, Plexus, à André Hardellet et son délicat Lourdes, lentes... Sans oublier les historiques, Pétrone et son Satiricon, Octave Mirbeau et Le Jardin des Supplices, Guillaume Apollinaire pour ses très dessalés Exploits d'un jeune Don Juan ou le fameux Les Onze Mille Verges.  

Si j'ai lu ces ouvrages avec plaisir je dois le reconnaître, j'ai eu beaucoup plus de mal avec le divin Marquis. Certains passages de Sade sont carrément insoutenables, tant par les descriptions que par l'effet d'accumulation et de répétition. Le théoricien du sadisme n'est pas ma tasse de thé.

A l'âge des découvertes, j'ai tenté - par pure curiosité intellectuelle - de percer les mystères de l'homosexualité avec Jean Genet et Francis Carco ou plus tard François Augiéras, mais si leur lecture pouvait être émouvante, elle n'était pas titillante. Enfin je n'ai pas manqué les best-sellers, Emmanuelle et Histoire d'O.

Comme je le disais au début de cette chronique, tous ces livres sont aujourd'hui à la vente partout et en collections de poche mais il fût un temps où ils étaient distribués sous le manteau et leurs auteurs poursuivis et embastillés.

17.10.2009

Georges Bernanos : Monsieur Ouine

OUINE.jpgGeorges Bernanos (1888-1948) est un écrivain déchiré entre le mysticisme et la révolte qui combattra par ses livres, la médiocrité et l'indifférence. On lui doit Le journal d'un curé de campagne (1936), Le dialogue des Carmélites (1949), Sous le soleil de Satan (1926) adapté au cinéma par Maurice Pialat. Il vivra en France, au Paraguay et au Brésil.

Le récit se déroule dans un petit village du Nord en 1931 où l'on a découvert le cadavre d'un jeune valet de ferme. Une quinzaine de personnages sont plus ou moins directement impliqués dans cette mort qui mettra tout le village en ébullition. Résumé ainsi on pourrait penser à un roman policier, mais ce n'est pas le genre de la maison ! et le propos est beaucoup plus vaste ou ambitieux.Bien vite l'intrigue n'est plus le moteur de l'intérêt porté au livre. Georges Bernanos va se livrer à une dissection des âmes humaines et étaler sous nos yeux les travers de ce microcosme, des élites aux plus humbles. Le maire qui cherche désespérément l'absolution pour ses pêchés passés, le médecin incapable, le prêtre dépassé par sa charge et au bord de la rupture avec sa foi, la châtelaine à moitié folle qui parcourt le pays avec sa jument, Steeny l'adolescent ignoré par sa mère mais poursuivi de manière équivoque par sa gouvernante. Au milieu de tout ce beau monde, monsieur Ouine, ancien professeur de langues atteint de tuberculose, incarnation de Satan ? dont nous suivrons l'agonie à la fin de l'ouvrage.

La mort du jeune valet entraînera d'autres décès et l'enterrement du jeune homme verra l'apothéose des haines villageoises et de la bêtise humaine au cours d'une cérémonie lamentable tournant à l'émeute. « L'image d'un monde en perdition qui s'éloigne de toute spiritualité, foi religieuse comprise mais pas exclusivement ».

Un livre complexe qui nécessite de faire des efforts de lecture, surtout au début, pour entrer dans la trame du roman et le style de l'auteur. Un livre de vraie littérature, noir et désespéré qui s'accorde parfaitement avec les soirées d'automne et le feu dans la cheminée. 

« La chaise de M. Ouine grinçait sur les dalles, depuis une minute, par petits coups réguliers. De sa place, le prêtre ne pouvait malheureusement rien voir des traits de l'ancien professeur de langues, mais il entendait son souffle anxieux, coupé parfois d'une espèce de chuchotement incompréhensible. Bien loin de là, presque au pied de la chaire, la figure convulsée du maire de Fenouille sortait brutalement de l'ombre, éclairée en plein par un vitrail de l'abside qui couvrait sa large face de petites taches rondes, bleues ou mauves, toujours dansantes. Un moment, il crut le voir rire et aussitôt la grimace douloureuse de la bouche le détrompa. Il semblait au curé de Fenouille que toute rumeur s'était éteinte, que les paroles qu'il allait dire tomberaient l'une après l'autre, vaines et noires, dans ce silence béant. »

BERNANOS.jpgGeorges Bernanos  Monsieur Ouine  chez Le Castor Astral     

 

 

07.10.2009

Emmanuel Bove : Le pressentiment

BOVE.jpgEmmanuel Bove, de son vrai nom Emmanuel Bobovnikoff par son père russe, est un écrivain français (1898-1945) qui ne rechercha jamais les honneurs malgré les encouragements de Colette et le succès de son premier roman Mes amis paru en 1924.  Ecrivain tombé dans l'oubli, son œuvre retrouve un regain de faveur depuis quelques années et ce roman Le pressentiment a été adapté pour le cinéma en 2006 par Jean-Pierre Darroussin.

Ce bouquin n'est pas le plus connu de l'auteur mais c'est un merveilleux petit livre qui mérite d'être lu. Le héros, Charles Benesteau, la cinquantaine, avocat parisien marié et père de famille est un représentant typique de la bourgeoisie dont la vie semble établie et l'avenir tout écrit. Pourtant son humeur va changer, il devient sombre et coléreux ce qui alarme sa famille « On l'interrogea, on se fit si persuasif qu'il consentit finalement à parler. Il trouvait le monde méchant. » Devant ce constat, il ne trouve qu'une seule parade, la fuite. Il quitte sa femme, son travail, son appartement douillet dans un quartier rupin et s'exile dans un tout petit logement d'une rue misérable derrière la gare Montparnasse du Paris des années 1930. Locataire discret et cherchant à faire le bien autour de lui, il est amené à héberger temporairement une gamine dont la mère est hospitalisée et le père disparu. A partir de là, il va découvrir que le monde dans lequel il a choisi de vivre ne vaut pas mieux que celui qu'il a quitté. Au début considéré par les gens du quartier comme un « monsieur », il va devenir la proie de la cupidité de certains (car il est facilement prêt à donner son argent pour aider)  et des commérages et ragots des autres (car il est facile de jaser sur un célibataire logeant une petite fille). L'histoire finira mal mais depuis le début nous en avions le pressentiment.

Un livre écrit avec des mots simples, des tournures de phrases sans fioritures mais le tout fait un style. Emmanuel Bove ne joue pas sur le pathos, son héros est déterminé mais sans coups de gueule ou violence, un homme ordinaire en quelque sorte qui comme beaucoup d'entre nous un jour a pensé tout plaquer pour refaire sa vie ailleurs, sauf que lui Charles Benesteau, il l'a fait. Il y laissera la vie, mais maigre consolation, en prouvant qu'il avait raison, le monde est vraiment méchant. Un très grand - par le talent - petit livre - pour le nombre de pages, d'un écrivain qui mérite d'être lu.

« Mme Chevasse était hors d'elle. Elle criait et le vieux concierge lui faisait signe de son lit de se calmer. C'était peine perdue. On lui avait rapporté que son fils avait été vu rue de la Gaieté en train de manger des crêpes avec Juliette. Elle aurait du se méfier, le mettre n garde, car comment aurait-il pu se douter de lui-même que cette Juliette, sur laquelle on veillait avec tant de soins, était une coureuse. Ce Charles Benesteau n'allait tout de même pas faire croire aux gens que c'était par charité qu'il avait hébergé cette petite. D'ailleurs, elle, Mme Chevasse, avait remarqué certaines choses. »

 

bove2.jpgEmmanuel Bove  Le pressentiment chez Le Castor Astral        

 

 

03.10.2009

Terry Southern : Texas marijuana

Southern terry.jpgTerry Southern ne m'était pas inconnu mais depuis bien longtemps je ne pensais plus à lui. En 1968 j'avais lu Candy le bouquin écrit en collaboration avec Mason Hoffenberg, une adaptation du Candide de Voltaire en version libertine où une jeune étudiante belle et blonde (déjà une histoire de blonde !) découvre la sexualité et le bouquin nappé de poussière sommeille dans mon Enfer. Un jour il faudra que j'aborde ici ce pan de ma bibliothèque où s'empilent quelques ouvrages assez chauds. 

Donc le Southern avait toute ma sympathie car il était toujours dans les bons plans. Je pourrais en citer une longue liste comme : scénariste de Easy Rider et du Docteur Folamour, copain des Stones, admiré par Norman Mailer ou William Burroughs, présent sur la pochette de l'album des Beatles Sergent Pepper's (le type avec des lunettes noires au-dessus à gauche de John Lennon), bon j'arrête car je vous vois, vous vous dites mais comment puis-je ne pas connaître ce gars ? Je comprends votre interrogation mais je ne suis pas responsable de votre vie. Terry Southern est décédé en 1995.

Revenons en à l'actualité, Texas marijuana que viennent de publier les éditions Gallmeister est un recueil de textes parus entre 1955 et 1967. Vingt-trois nouvelles où l'on parle du fiasco de la Baie des Cochons, de Mickey Spillane, d'un fan de jazz à Paris, d'une virée en bagnole sur une route perdue du Mexique ou d'une école de majorettes.

Certains textes sont assez moyens, d'autres très drôles, tous très précis, très journalistiques et instructifs comme lorsque il aborde les techniques de lancer du bâton des majorettes, ou la dope. Parfois les chutes sont abruptes, mais lire Terry Southern assure de bons moments et comme il le disait lui-même « Ce qui compte dans l'écriture, c'est la capacité à étonner. »  

« Le hash semblait avoir un effet bénéfique sur le jeu de Buddy. Il en eut un, en tout cas, sur l'écoute de Murray - chaque note et chaque nuance lui parvenaient directement, à travers les bruits de verre au bar et les conversations marmonnées tout autour, comme s'il avait des écouteurs branchés sur le piano. Il percevait des subtilités qui lui avaient échappé auparavant, des constructions sonores complexes, chacune soutenant la suivante, d'un côté d'abord, puis d'un autre, le tout habilement entrelacé dans un tissu évanescent de commentaires et d'insinuations ; les trilles n'étaient pas soit verticaux soit horizontaux, mais des spirales montantes, arabesques fulgurantes et figurines. Il était clair pour Murray que le musicien construisait quelque chose là, sur le podium... quelque chose de splendide et grandiose, mais parfaitement proportionné pour être adapté à cette salle, pour être installé, en fait, tout près du piano lui-même. »  

 

091003 SOUTHERN.jpg

 

 

Terry Southern Texas marijuana chez Gallmeister

20.09.2009

Jean-Loup Trassard : L’ancolie

ancolie.jpgJean-Loup Trassard est né en 1933 dans la Mayenne et il publie des livres depuis le début des années 60, tout en s'adonnant à la photographie et à l'élevage de bœufs près de sa maison natale où il vit une partie de l'année. Toute son œuvre est tirée de son enfance à la campagne, des travaux des champs, des saisons qui rythment la vie paysanne.

L'ancolie est un recueil de neuf nouvelles parues en 1975. L'ancolie, dite aussi Gant de Notre-Dame, est une plante cultivée dans les jardins à cause de la beauté de sa fleur, nous apprend Le Grand Littré ce qui donne le ton du livre et fait dire à l'auteur « L'ancolie fleurissait toujours sous un même pommier, dans un seul petit pré. Chaque année nous rendions visite à ce point bleu de l'espace. » Toutes les nouvelles présentées ici tournent autour du thème de la vie à la campagne, les cultures, la chasse, les petits sentiers dans les champs, la neige ou le soleil, le froid et le chaud, les petits métiers comme le sabotier.

Des textes délicats servis par une écriture et un style très fouillés pour ne pas dire complexes. Je dois reconnaître qu'il ne m'a pas été aisé d'entrer dans cet univers plus proche de la poésie que de la prose, fait de tournures de phrases déroutantes où adjectifs et compléments ne sont pas placés où le lecteur lambda les attend. Souvent il faut relire une phrase pour en comprendre le sens, les mots sont connus mais leur place dans la phrase rend perplexe. Le texte Renaissance des dehors et des dedans d'une forêt, est constitué de deux textes, l'un occupant les pages paires, l'autre les pages impaires. D'ailleurs les nouvelles les plus complexes à lire sont placées au début de l'ouvrage, comme pour décourager les impatients, ceux qui veulent du sens immédiatement. Se lancer dans la lecture de L'ancolie c'est prendre un risque, celui d'être déçu et d'abandonner très vite, ou bien d'atteindre des zones peut fréquentées de la littérature et d'y trouver une beauté absolue. La beauté à toujours un prix, ce sera celui de l'effort que vous voudrez lui consentir.

« Dans le jardin traversé la couche de neige avait beau être somptueuse, de façon évidente les formes en dessous l'apprivoisaient, allées, bassins, grillages et petits escaliers. Le portail près du pavillon n'avait pas grincé, ou du moins pas avec le même ton qu'à l'accoutumée, et la route perdait toute limite par rapport à ses bas-côtés, mais les restes obstinés d'un charroi y étaient inscrits. »

Trassard.jpgJean-Loup Trassard  L'ancolie collection L'Imaginaire chez Gallimard

 

 

 

15.09.2009

Annie Proulx : Nouvelles histoires du Wyoming

Proulx.jpgAnnie Proulx est née en 1935 dans le Connecticut et a reçu le prix Pulitzer en 1994. C'est en adaptant une de ses nouvelles que le cinéaste Ang Lee a réalisé le film Brokeback Mountains en 2005. La dame vous est maintenant un peu plus familière.

Avec Nouvelles histoires du Wyoming nous sommes au cœur de l'Ouest américain à travers onze récits dont l'action se déroule autour d'Elk Tooth, un bled perdu mais dans une région que l'écrivaine connaît bien puisqu'elle y vit désormais. Les décors vous les connaissez par les westerns, de grandes plaines, des sommets rocheux et dentelés, des ranchs et des troupeaux de vaches. Sur cette toile de fond Annie Proulx dresse le portrait d'hommes et de femmes quelconques qui sont eux aussi l'Amérique d'aujourd'hui. Des gardes-chasse, une jeune femme qui retrouve ses racines Indiennes, un camionneur. Il est aussi question d'un concours de la barbe la plus longue et d'une courte passion pour les bains chauds qui redonne un peu de vie à Elk Tooth, où les langues trouvent matière à se délier pour les piliers du PeeWee, le Silvertip ou le Mudd's Hole, les trois bars du coin.

La guerre du VietNam a laissé des traces encore tangibles, les fermiers deviennent une race en voie de disparition au profit des spéculateurs qui tablent sur de probables bénéfices dus au pétrole. Un monde parallèle se construit, fait de faubourgs où stationnent des caravanes décaties, peuplées de soiffards brutaux et pères de familles nombreuses, où des gamins de moins de dix ans biberonnent des canettes de bière sous l'œil éteint de leurs mères. Mais attention il y a aussi des nouvelles pleines d'humour ou teintées de fantastique.

Le style d'Annie Proulx est plutôt laconique, parfois abrupte même, ce qui en fait un livre très facile à lire. A petites touches elle nous décrit une Amérique, son Amérique. 

« Peu de temps après, sa mère commença a décliner. Elle le regardait et disait : « Où est donc Gilbert ? En train de jouer dehors, je parie. Je veux qu'il remplisse la caisse de bois à brûler. » Plus tard elle lui disait : »Tu devras te débrouiller tout seul pour le dîner. Je ne peux pas cuisiner sans bois. » Gilbert se sentait une pointe de remords : quand il était gosse il avait échappé souvent à la corvée de bois. Elle lui demandait souvent si le facteur était passé jusqu'au jour où Gilbert, exaspéré, lui dit : »Tu attends une lettre du président ou quoi ? ». Elle avait secoué la tête mais n'avait rien répondu. »  

 

Annie Proulx  Nouvelles histoires du Wyoming  Livre de Poche

 

 

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