03.11.2009

Thomas Bernhard : Extinction

Exinction.jpgL'auteur qui vit à Rome reçoit un télégramme de ses deux sœurs l'informant du décès dans un accident de voiture, de leurs parents et frère. Murau quitte la capitale italienne et rentre en Autriche dans le domaine familiale de Wolfsegg afin d'assister à l'enterrement et prendre possession de cette vaste propriété qui désormais lui revient.

Ces quelques jours vont être le prétexte pour Murau à se livrer à une critique incendiaire de tout et tout le monde. Critique de sa famille, son père national-socialiste, sa mère bête, inculte, cupide et trompant son père sans amour pour ses enfants, son frère falot, ses sœurs qui n'ont jamais vécu car restées sous la coupe de leurs parents même si l'une Caecilia a épousé un crétin de fabriquant de bouchons de bouteilles de vin. Critique de son pays l'Autriche, trop attachée au national-socialisme et au catholicisme. 

Un roman terrible où les critiques succèdent aux critiques, d'autant plus dures qu'elles sont dirigées contre sa propre famille et son pays. Cinq cents pages sans paragraphes ni sauts de lignes, des phrases mises bout à bout constituent ce bouquin découpé en deux chapitres, Le télégramme qui se déroule en Italie et Le testament en Autriche, à Wolfsegg. J'avoue que les premières pages furent éprouvantes, cette diarrhée de propos acerbes contre les siens m'a semblé insupportable puis au fil de ma persévérance j'ai accepté le parti pris de Thomas Bernhard et je l'ai suivi jusqu'au bout, car derrière la forme du propos s'est dégagé un style puissant. Un épouvantable grand livre.  

Thomas Bernhard écrivain autrichien (1931-1989) a livré en 1986 avec Extinction son tout dernier livre, apogée de son style fait de phrases longues et répétitives, comme pour marteler son propos et nous le faire entrer dans le crâne de gré ou de force. Toute sa vie l'écrivain fera scandale dans son pays par ses textes diffamatoires ou attaquant l'Etat, néanmoins il est reconnu comme un grand écrivain par la critique et reçoit de nombreux prix.

« Les Autrichiens n'ont pas le moindre goût, en tout cas ils n'en ont plus depuis longtemps, partout où l'on jette les yeux règne le pire mauvais goût. Et quel manque d'intérêt généralisé. Comme si l'unique centre était l'estomac, ai-je dit, et que la tête fût entièrement mise hors circuit. Un peuple si bête ai-je dit, et un pays si merveilleux dont, en revanche, la beauté est inégalable. Une nature à nulle autre pareille et des gens qui se désintéressent à tel point de cette nature. Une si haute culture, si ancienne, ai-je dit, et une si barbare absence de culture aujourd'hui, une inculture catastrophique. Ne parlons même pas de la situation politique déprimante. Quelles abominables créatures détiennent aujourd'hui le pouvoir en Autriche ! »

Bernhard.jpgThomas Bernhard  Extinction  collection Imaginaire chez Gallimard     

 

 

18.10.2009

L'Enfer

On appelle Enfer le département d'une bibliothèque où sont déposés les livres interdits au public et l'on peut citer l'Enfer de la Bibliothèque nationale, par exemple. Les motifs d'interdiction sont divers mais c'est souvent l'aspect licencieux des ouvrages qui les mènent dans cette zone sulfureuse. D'un autre côté, les reléguer à l'écart des yeux de tous les rend plus attrayants et quand on est adolescent, quoi de plus tentant que ce qui est interdit ? Je n'ai pas échappé à ce trait de caractère et dès que j'ai eu écho de ce genre d'ouvrages je me suis hâté de pouvoir les lire. Avec le temps, ce qui était trop osé pour une époque ne l'est plus pour une autre et des livres introuvables sont désormais distribués dans des collections de poche. Autres temps, autres mœurs.

En 2008 la Bibliothèque Nationale de France présenta une exposition dédiée à ce sujet, interdite aux -16 ans, dont je cite un extrait de la présentation « Pour le grand public contemporain, l'Enfer de la Bibliothèque s'entend comme une légende, un fantasme, le territoire majeur de l'interdit qui alimente en retour toutes les curiosités. Mais l'écart est grand entre ce mythe et la réalité. Il convient d'abord de retracer l'histoire, pleine de surprises, de la constitution de ce lieu abstrait, mental - une « cote », un numéro de classement qui le désigne à la consultation « réservée » -où sont rassemblés textes et images réputés contraires aux bonnes mœurs. L'exposition propose un double parcours. L'un concerne l'histoire : comment l'Enfer s'est-il constitué au département des Imprimés et au département des Estampes ? Comment a-t-il évolué ? Le second propose une déambulation à travers le contenu de l'Enfer : quels sont les livres, les documents, les images que l'on a classés là ? Ces parcours à travers la littérature telle qu'elle n'est pas enseignée vont à la rencontre d'un monde imaginaire où les personnages obéissent à toutes les fantaisies du désir, où l'excès de la parole devient pamphlétaire et le discours politique, pornographique. Ce monde c'est celui de l'anonymat, du pseudonyme, des fausses adresses, des dates trompeuses, des éditeurs clandestins, des lieux clos, celui des couvents, des boudoirs, des bordels, des prisons mais aussi des bibliothèques. Des écrivains tels que Sade, Apollinaire, Louÿs, Bataille et quelques autres en sont les acteurs à jamais anonymes de la célébration de l'érotisme et du sexe entre le XVIe et le XXème siècle. »

Ma première incursion en ces lieux remonte à la lecture de L'Amant de lady Chatterley de D.H. Lawrence, un classique du genre, dont j'avais du ingurgiter plusieurs dizaines de pages avant que la lady n'en vienne au fait avec le garde-chasse. Enfin ! Avais-je pensé à cette époque. Je n'ai pas gardé en tête la chronologie de cette exploration mais j'ai ainsi découvert d'autres écrivains, car nous parlons ici de littérature. De Henri Miller et sa trilogie en rose Sexus, Nexus, Plexus, à André Hardellet et son délicat Lourdes, lentes... Sans oublier les historiques, Pétrone et son Satiricon, Octave Mirbeau et Le Jardin des Supplices, Guillaume Apollinaire pour ses très dessalés Exploits d'un jeune Don Juan ou le fameux Les Onze Mille Verges.  

Si j'ai lu ces ouvrages avec plaisir je dois le reconnaître, j'ai eu beaucoup plus de mal avec le divin Marquis. Certains passages de Sade sont carrément insoutenables, tant par les descriptions que par l'effet d'accumulation et de répétition. Le théoricien du sadisme n'est pas ma tasse de thé.

A l'âge des découvertes, j'ai tenté - par pure curiosité intellectuelle - de percer les mystères de l'homosexualité avec Jean Genet et Francis Carco ou plus tard François Augiéras, mais si leur lecture pouvait être émouvante, elle n'était pas titillante. Enfin je n'ai pas manqué les best-sellers, Emmanuelle et Histoire d'O.

Comme je le disais au début de cette chronique, tous ces livres sont aujourd'hui à la vente partout et en collections de poche mais il fût un temps où ils étaient distribués sous le manteau et leurs auteurs poursuivis et embastillés.

17.10.2009

Georges Bernanos : Monsieur Ouine

OUINE.jpgGeorges Bernanos (1888-1948) est un écrivain déchiré entre le mysticisme et la révolte qui combattra par ses livres, la médiocrité et l'indifférence. On lui doit Le journal d'un curé de campagne (1936), Le dialogue des Carmélites (1949), Sous le soleil de Satan (1926) adapté au cinéma par Maurice Pialat. Il vivra en France, au Paraguay et au Brésil.

Le récit se déroule dans un petit village du Nord en 1931 où l'on a découvert le cadavre d'un jeune valet de ferme. Une quinzaine de personnages sont plus ou moins directement impliqués dans cette mort qui mettra tout le village en ébullition. Résumé ainsi on pourrait penser à un roman policier, mais ce n'est pas le genre de la maison ! et le propos est beaucoup plus vaste ou ambitieux.Bien vite l'intrigue n'est plus le moteur de l'intérêt porté au livre. Georges Bernanos va se livrer à une dissection des âmes humaines et étaler sous nos yeux les travers de ce microcosme, des élites aux plus humbles. Le maire qui cherche désespérément l'absolution pour ses pêchés passés, le médecin incapable, le prêtre dépassé par sa charge et au bord de la rupture avec sa foi, la châtelaine à moitié folle qui parcourt le pays avec sa jument, Steeny l'adolescent ignoré par sa mère mais poursuivi de manière équivoque par sa gouvernante. Au milieu de tout ce beau monde, monsieur Ouine, ancien professeur de langues atteint de tuberculose, incarnation de Satan ? dont nous suivrons l'agonie à la fin de l'ouvrage.

La mort du jeune valet entraînera d'autres décès et l'enterrement du jeune homme verra l'apothéose des haines villageoises et de la bêtise humaine au cours d'une cérémonie lamentable tournant à l'émeute. « L'image d'un monde en perdition qui s'éloigne de toute spiritualité, foi religieuse comprise mais pas exclusivement ».

Un livre complexe qui nécessite de faire des efforts de lecture, surtout au début, pour entrer dans la trame du roman et le style de l'auteur. Un livre de vraie littérature, noir et désespéré qui s'accorde parfaitement avec les soirées d'automne et le feu dans la cheminée. 

« La chaise de M. Ouine grinçait sur les dalles, depuis une minute, par petits coups réguliers. De sa place, le prêtre ne pouvait malheureusement rien voir des traits de l'ancien professeur de langues, mais il entendait son souffle anxieux, coupé parfois d'une espèce de chuchotement incompréhensible. Bien loin de là, presque au pied de la chaire, la figure convulsée du maire de Fenouille sortait brutalement de l'ombre, éclairée en plein par un vitrail de l'abside qui couvrait sa large face de petites taches rondes, bleues ou mauves, toujours dansantes. Un moment, il crut le voir rire et aussitôt la grimace douloureuse de la bouche le détrompa. Il semblait au curé de Fenouille que toute rumeur s'était éteinte, que les paroles qu'il allait dire tomberaient l'une après l'autre, vaines et noires, dans ce silence béant. »

BERNANOS.jpgGeorges Bernanos  Monsieur Ouine  chez Le Castor Astral     

 

 

07.10.2009

Emmanuel Bove : Le pressentiment

BOVE.jpgEmmanuel Bove, de son vrai nom Emmanuel Bobovnikoff par son père russe, est un écrivain français (1898-1945) qui ne rechercha jamais les honneurs malgré les encouragements de Colette et le succès de son premier roman Mes amis paru en 1924.  Ecrivain tombé dans l'oubli, son œuvre retrouve un regain de faveur depuis quelques années et ce roman Le pressentiment a été adapté pour le cinéma en 2006 par Jean-Pierre Darroussin.

Ce bouquin n'est pas le plus connu de l'auteur mais c'est un merveilleux petit livre qui mérite d'être lu. Le héros, Charles Benesteau, la cinquantaine, avocat parisien marié et père de famille est un représentant typique de la bourgeoisie dont la vie semble établie et l'avenir tout écrit. Pourtant son humeur va changer, il devient sombre et coléreux ce qui alarme sa famille « On l'interrogea, on se fit si persuasif qu'il consentit finalement à parler. Il trouvait le monde méchant. » Devant ce constat, il ne trouve qu'une seule parade, la fuite. Il quitte sa femme, son travail, son appartement douillet dans un quartier rupin et s'exile dans un tout petit logement d'une rue misérable derrière la gare Montparnasse du Paris des années 1930. Locataire discret et cherchant à faire le bien autour de lui, il est amené à héberger temporairement une gamine dont la mère est hospitalisée et le père disparu. A partir de là, il va découvrir que le monde dans lequel il a choisi de vivre ne vaut pas mieux que celui qu'il a quitté. Au début considéré par les gens du quartier comme un « monsieur », il va devenir la proie de la cupidité de certains (car il est facilement prêt à donner son argent pour aider)  et des commérages et ragots des autres (car il est facile de jaser sur un célibataire logeant une petite fille). L'histoire finira mal mais depuis le début nous en avions le pressentiment.

Un livre écrit avec des mots simples, des tournures de phrases sans fioritures mais le tout fait un style. Emmanuel Bove ne joue pas sur le pathos, son héros est déterminé mais sans coups de gueule ou violence, un homme ordinaire en quelque sorte qui comme beaucoup d'entre nous un jour a pensé tout plaquer pour refaire sa vie ailleurs, sauf que lui Charles Benesteau, il l'a fait. Il y laissera la vie, mais maigre consolation, en prouvant qu'il avait raison, le monde est vraiment méchant. Un très grand - par le talent - petit livre - pour le nombre de pages, d'un écrivain qui mérite d'être lu.

« Mme Chevasse était hors d'elle. Elle criait et le vieux concierge lui faisait signe de son lit de se calmer. C'était peine perdue. On lui avait rapporté que son fils avait été vu rue de la Gaieté en train de manger des crêpes avec Juliette. Elle aurait du se méfier, le mettre n garde, car comment aurait-il pu se douter de lui-même que cette Juliette, sur laquelle on veillait avec tant de soins, était une coureuse. Ce Charles Benesteau n'allait tout de même pas faire croire aux gens que c'était par charité qu'il avait hébergé cette petite. D'ailleurs, elle, Mme Chevasse, avait remarqué certaines choses. »

 

bove2.jpgEmmanuel Bove  Le pressentiment chez Le Castor Astral        

 

 

03.10.2009

Terry Southern : Texas marijuana

Southern terry.jpgTerry Southern ne m'était pas inconnu mais depuis bien longtemps je ne pensais plus à lui. En 1968 j'avais lu Candy le bouquin écrit en collaboration avec Mason Hoffenberg, une adaptation du Candide de Voltaire en version libertine où une jeune étudiante belle et blonde (déjà une histoire de blonde !) découvre la sexualité et le bouquin nappé de poussière sommeille dans mon Enfer. Un jour il faudra que j'aborde ici ce pan de ma bibliothèque où s'empilent quelques ouvrages assez chauds. 

Donc le Southern avait toute ma sympathie car il était toujours dans les bons plans. Je pourrais en citer une longue liste comme : scénariste de Easy Rider et du Docteur Folamour, copain des Stones, admiré par Norman Mailer ou William Burroughs, présent sur la pochette de l'album des Beatles Sergent Pepper's (le type avec des lunettes noires au-dessus à gauche de John Lennon), bon j'arrête car je vous vois, vous vous dites mais comment puis-je ne pas connaître ce gars ? Je comprends votre interrogation mais je ne suis pas responsable de votre vie. Terry Southern est décédé en 1995.

Revenons en à l'actualité, Texas marijuana que viennent de publier les éditions Gallmeister est un recueil de textes parus entre 1955 et 1967. Vingt-trois nouvelles où l'on parle du fiasco de la Baie des Cochons, de Mickey Spillane, d'un fan de jazz à Paris, d'une virée en bagnole sur une route perdue du Mexique ou d'une école de majorettes.

Certains textes sont assez moyens, d'autres très drôles, tous très précis, très journalistiques et instructifs comme lorsque il aborde les techniques de lancer du bâton des majorettes, ou la dope. Parfois les chutes sont abruptes, mais lire Terry Southern assure de bons moments et comme il le disait lui-même « Ce qui compte dans l'écriture, c'est la capacité à étonner. »  

« Le hash semblait avoir un effet bénéfique sur le jeu de Buddy. Il en eut un, en tout cas, sur l'écoute de Murray - chaque note et chaque nuance lui parvenaient directement, à travers les bruits de verre au bar et les conversations marmonnées tout autour, comme s'il avait des écouteurs branchés sur le piano. Il percevait des subtilités qui lui avaient échappé auparavant, des constructions sonores complexes, chacune soutenant la suivante, d'un côté d'abord, puis d'un autre, le tout habilement entrelacé dans un tissu évanescent de commentaires et d'insinuations ; les trilles n'étaient pas soit verticaux soit horizontaux, mais des spirales montantes, arabesques fulgurantes et figurines. Il était clair pour Murray que le musicien construisait quelque chose là, sur le podium... quelque chose de splendide et grandiose, mais parfaitement proportionné pour être adapté à cette salle, pour être installé, en fait, tout près du piano lui-même. »  

 

091003 SOUTHERN.jpg

 

 

Terry Southern Texas marijuana chez Gallmeister

20.09.2009

Jean-Loup Trassard : L’ancolie

ancolie.jpgJean-Loup Trassard est né en 1933 dans la Mayenne et il publie des livres depuis le début des années 60, tout en s'adonnant à la photographie et à l'élevage de bœufs près de sa maison natale où il vit une partie de l'année. Toute son œuvre est tirée de son enfance à la campagne, des travaux des champs, des saisons qui rythment la vie paysanne.

L'ancolie est un recueil de neuf nouvelles parues en 1975. L'ancolie, dite aussi Gant de Notre-Dame, est une plante cultivée dans les jardins à cause de la beauté de sa fleur, nous apprend Le Grand Littré ce qui donne le ton du livre et fait dire à l'auteur « L'ancolie fleurissait toujours sous un même pommier, dans un seul petit pré. Chaque année nous rendions visite à ce point bleu de l'espace. » Toutes les nouvelles présentées ici tournent autour du thème de la vie à la campagne, les cultures, la chasse, les petits sentiers dans les champs, la neige ou le soleil, le froid et le chaud, les petits métiers comme le sabotier.

Des textes délicats servis par une écriture et un style très fouillés pour ne pas dire complexes. Je dois reconnaître qu'il ne m'a pas été aisé d'entrer dans cet univers plus proche de la poésie que de la prose, fait de tournures de phrases déroutantes où adjectifs et compléments ne sont pas placés où le lecteur lambda les attend. Souvent il faut relire une phrase pour en comprendre le sens, les mots sont connus mais leur place dans la phrase rend perplexe. Le texte Renaissance des dehors et des dedans d'une forêt, est constitué de deux textes, l'un occupant les pages paires, l'autre les pages impaires. D'ailleurs les nouvelles les plus complexes à lire sont placées au début de l'ouvrage, comme pour décourager les impatients, ceux qui veulent du sens immédiatement. Se lancer dans la lecture de L'ancolie c'est prendre un risque, celui d'être déçu et d'abandonner très vite, ou bien d'atteindre des zones peut fréquentées de la littérature et d'y trouver une beauté absolue. La beauté à toujours un prix, ce sera celui de l'effort que vous voudrez lui consentir.

« Dans le jardin traversé la couche de neige avait beau être somptueuse, de façon évidente les formes en dessous l'apprivoisaient, allées, bassins, grillages et petits escaliers. Le portail près du pavillon n'avait pas grincé, ou du moins pas avec le même ton qu'à l'accoutumée, et la route perdait toute limite par rapport à ses bas-côtés, mais les restes obstinés d'un charroi y étaient inscrits. »

Trassard.jpgJean-Loup Trassard  L'ancolie collection L'Imaginaire chez Gallimard

 

 

 

15.09.2009

Annie Proulx : Nouvelles histoires du Wyoming

Proulx.jpgAnnie Proulx est née en 1935 dans le Connecticut et a reçu le prix Pulitzer en 1994. C'est en adaptant une de ses nouvelles que le cinéaste Ang Lee a réalisé le film Brokeback Mountains en 2005. La dame vous est maintenant un peu plus familière.

Avec Nouvelles histoires du Wyoming nous sommes au cœur de l'Ouest américain à travers onze récits dont l'action se déroule autour d'Elk Tooth, un bled perdu mais dans une région que l'écrivaine connaît bien puisqu'elle y vit désormais. Les décors vous les connaissez par les westerns, de grandes plaines, des sommets rocheux et dentelés, des ranchs et des troupeaux de vaches. Sur cette toile de fond Annie Proulx dresse le portrait d'hommes et de femmes quelconques qui sont eux aussi l'Amérique d'aujourd'hui. Des gardes-chasse, une jeune femme qui retrouve ses racines Indiennes, un camionneur. Il est aussi question d'un concours de la barbe la plus longue et d'une courte passion pour les bains chauds qui redonne un peu de vie à Elk Tooth, où les langues trouvent matière à se délier pour les piliers du PeeWee, le Silvertip ou le Mudd's Hole, les trois bars du coin.

La guerre du VietNam a laissé des traces encore tangibles, les fermiers deviennent une race en voie de disparition au profit des spéculateurs qui tablent sur de probables bénéfices dus au pétrole. Un monde parallèle se construit, fait de faubourgs où stationnent des caravanes décaties, peuplées de soiffards brutaux et pères de familles nombreuses, où des gamins de moins de dix ans biberonnent des canettes de bière sous l'œil éteint de leurs mères. Mais attention il y a aussi des nouvelles pleines d'humour ou teintées de fantastique.

Le style d'Annie Proulx est plutôt laconique, parfois abrupte même, ce qui en fait un livre très facile à lire. A petites touches elle nous décrit une Amérique, son Amérique. 

« Peu de temps après, sa mère commença a décliner. Elle le regardait et disait : « Où est donc Gilbert ? En train de jouer dehors, je parie. Je veux qu'il remplisse la caisse de bois à brûler. » Plus tard elle lui disait : »Tu devras te débrouiller tout seul pour le dîner. Je ne peux pas cuisiner sans bois. » Gilbert se sentait une pointe de remords : quand il était gosse il avait échappé souvent à la corvée de bois. Elle lui demandait souvent si le facteur était passé jusqu'au jour où Gilbert, exaspéré, lui dit : »Tu attends une lettre du président ou quoi ? ». Elle avait secoué la tête mais n'avait rien répondu. »  

 

Annie Proulx  Nouvelles histoires du Wyoming  Livre de Poche

 

 

13.09.2009

Tintin au Congo

Tintin.jpgJ'apprends par la presse qu'un Belge d'origine congolaise tente de relancer une nouvelle procédure en France cette fois, contre la BD d'Hergé Tintin au Congo, afin d'en dénoncer « le caractère raciste et xénophobe ». Il y a deux ans en 2007 il avait déjà initié la même manœuvre dans son pays. Il voudrait que l'album soit retiré de la vente. Carrément !

Une fois encore ça m'énerve au plus haut point. Cette bande dessinée est parue en 1931 pour sa première version, il faut se remettre dans le contexte de l'époque, les mentalités n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui. Les gens ne voyaient pas les choses de la même façon, et je ne porte aucun jugement de valeur sur cette réflexion, d'ailleurs que vaudront nos mentalités de 2009 en 2100 ? Bien malin, pour ne pas dire prétentieux, celui qui pourrait le dire. On ne va pas réécrire l'Histoire en permanence.

Et puis il ne faut pas charrier, il ne s'agit pas d'un texte de propagande ou un pamphlet raciste, ce n'est qu'une bande dessinée, pleine d'invraisemblances qui montrent bien que nous sommes dans la fiction. Quand page 19 la voiture de Tintin est heurtée par un train lancé à pleine vitesse, c'est le train qui déraille alors que la voiture n'a rien ! Quand page 22 Tintin est attaqué par un lion nous sommes dans le comique (la quatrième case de la page sera d'ailleurs reprise pour une pub célèbre).

De plus Tintin prend toujours la défense des faibles ou tente d'apporter du soulagement partout où il passe ; toujours dans ce même album, page 27 il sépare deux indigènes qui se battent pour un motif futile (un chapeau) et page suivante il soigne un malade avec de la quinine. Dans un autre livre, il risquera sa vie pour sauver un jeune Chinois (Tintin au Tibet) etc.

A force de vouloir refaire le monde passé, on gèle les initiatives ou pensées qui pourraient améliorer notre monde présent par crainte de dévier du politiquement correct. Ce terrorisme intellectuel devient de plus en plus insupportable.

05.09.2009

Ella Maillart : Envoyée spéciale en Mandchourie

Ella maillart.jpgAnnées 30, le Petit Parisien l'un des plus grands journaux en France à cette époque, accepte d'envoyer Ella Maillart en Mandchourie. A son retour, en 1935, le quotidien publiera ses onze articles. Le livre que les Editions Zoé viennent de faire paraître, reprend ces articles inédits jusqu'à ce jour, retouchés à partir des notes manuscrites de l'écrivaine et complétés de photographies en noir et blanc prises par Ella Maillart avec son fameux Leica qui ne la quittait jamais.

Le Japon a récemment créé un état fantoche, le Mandchoukouo dans la région de Port-Arthur au nord-est de la Chine en y mettant l'empereur Pu Yi à sa tête. L'histoire de cette région est particulièrement complexe puisque Port-Arthur est cédé à la Russie en 1898, puis conquis par le Japon en 1905 avant de passer sous administration sino-soviétique en 1946 et enfin d'être cédé à a Chine en 1954 ! Ouf !

C'est non loin de là qu'Ella Maillart débarque en 1934, face à la Corée du Nord, dans cet état fantoche du Mandchoukouo créé par les Japonais en 1932 qui y ont placé l'empereur Pu YI à sa tête. La situation politique est instable, les frontières mal définies ; le Japon cherche à s'imposer et construit des lignes de chemin de fer. Durant ce voyage, Ella Maillart va croiser des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Russes blancs, de rares Occidentaux aussi. Chacun essaie de trouver des marchés commerciaux dans cette région en pleine construction, en plein devenir. Les militaires sont partout, l'administration est pesante, les tracas administratifs nombreux mais vaille que vaille notre « petite reporter » poursuit sa route, évitant les bandits de grands chemins, se faisant rouer de coups par des soldats Japonais, dormant à la dur.

Ces textes sont une image précieuse de cette partie de la Chine à cette époque et Ella Maillart nous livre des faits bruts, sans afféterie romanesque. C'est au cours de ce voyage qu'elle rencontrera Peter Fleming et que tous deux plus tard poursuivront leur voyage en Asie pour nous donner les excellents Oasis Interdites  et La voie cruelle pour Ella Maillart (parus tous deux chez Payot) Courrier de Tartarie (paru chez Phébus Libretto) pour Peter Fleming.

Personnellement j'ai préféré ces derniers ouvrages à cette Envoyée spéciale en Mandchourie, mais il reste néanmoins un très bon document et la trace des premiers pas de l'écrivaine en Asie.

« Le Japon pour échapper à une guerre de classes qui le menace, a lancé l'idée de faire la guerre à notre race blanche, cette race, qui ne sait plus que s'épuiser en disputes intestines, qui s'affole et se désagrège autour d'une S.D.N. impuissante... Danger imminent que représente ce Japon volontaire, aujourd'hui puissance continentale. »

 

Ella Maillart  Envoyée spéciale en Mandchourie  Editions Zoé<<

 

 

03.09.2009

Edith Wharton : Le vice de la lecture

Edith Wharton.jpgLa Petite Collection des Editions du Sonneur a été créée pour que puissent exister des textes trop courts pour être publiés dans un grand format, mais trop grands pour ne pas être édités, nous prévient l'éditeur. Car effectivement il s'agit non pas d'un « livre » (une trentaine de pages) mais d'un article paru en 1903 dans la North American Review pour la première fois et aujourd'hui exhumé de l'oubli.

Edith Wharton (1862-1938) vient de la haute bourgeoisie New Yorkaise, voyage en France et en Angleterre où elle rencontre Gide, Cocteau, Henry James et d'autres artistes. En 1920 elle est la première femme à obtenir le prix Pulitzer avec Le Temps de l'Innocence. Son œuvre s'étale sur une quarantaine de romans, des poèmes, des critiques et des ouvrages sur la décoration des jardins.

En ce temps de rentrée littéraire, selon la formule consacrée à l'avalanche de livres qui déboulent sur les étals des librairies, la lecture de ce Vice de la lecture ne pouvait pas mieux tomber. Il s'agit donc comme je l'ai dit, d'un article critique consacré à la lecture et surtout aux lecteurs. Edith Wharton estime qu'il y a deux sortes de lecteurs, le « lecteur mécanique » et le « lecteur né ». Le premier lit ce que nous nommerions aujourd'hui les best-sellers, les livres dont on parle, bref les livres qu'il faut avoir lus pour ensuite pouvoir en parler en société, alors que le second serait un vrai lecteur, réellement intéressé par le texte et seul à même de le comprendre. De cette catégorisation il en découle selon elle, que le « lecteur mécanique » est une des causes de la mauvaise littérature, puisque c'est lui qui lit les écrivains médiocres ; les lire c'est les faire vivre, les faire vivre c'est les pousser à « commettre » de nouveaux livres de piètre qualité que le « lecteur mécanique » s'empressera de lire, etc. la boucle est bouclée.

On voit que l'auteur a une vision assez élitiste de la lecture et qu'elle ne manque pas de l'écrire « Lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art que seul le lecteur-né peut acquérir ». Un texte qui fait grincer des dents, qui peut lancer un débat mais qui ne s'engage pas sur de bonnes voies.

« C'est lorsque le lecteur mécanique, armé de la haute idée de son devoir, envahit le domaine des lettres - discussions, critiques, condamnations ou, pire encore, éloges - que le vice de la lecture devient une menace pour la littérature. Alors même qu'il pourrait sembler d'un goût douteux de s'offusquer de cette intrusion motivée par de si respectables motifs, n'eût été cette incorrigible suffisance de lecteur mécanique qui fait de lui une cible légitime. L'homme qui joue un air sur u orgue de Barbarie ne cherche pas à soutenir la comparaison avec Paderewski ; le lecteur mécanique, lui, ne doute jamais de sa compétence intellectuelle. Tout comme la grâce mène à la foi, tant de zèle investi pour progresser est supposé conférer une cervelle. »

 

Edith Wharton  Le vice de la lecture  La Petite Collection - Editions du Sonneur <marquee> 

 

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