15.10.2009
Degas : Musiciens à l’orchestre
Au théâtre les répétitions avaient débuté depuis plusieurs jours déjà et les trois compères ne se lassaient pas de s'en réjouir. Musiciens professionnels, ils vivaient chichement au gré des engagements qui se présentaient. Amis depuis leurs années de conservatoire, ils se présentaient groupés dès qu'ils entendaient parler d'un spectacle qui se montait, d'une tournée qui se préparait ou de toutes autres propositions susceptibles de leur assurer un revenu, car ils plaçaient leur amitié avant toute autre considération, ne pouvant imaginer que l'un travaille et pas les autres. Ce n'est qu'en toute dernière possibilité qu'ils admettaient devoir se séparer, travaillant chacun de leur côté si nécessaire mais groupant et partageant leurs cachets pour survivre.
Pierre à l'alto, Paul à la contrebasse et Jacques au basson, le trio de musiciens voyait l'avenir proche s'éclaircir, leur contrat courait pour six mois et si le spectacle plaisait au public une tournée en province était envisagée. Bien sûr ils auraient préféré être engagés par l'Opéra de Paris pour une série de représentations grandioses dont on aurait parlé partout dans la ville mais il y avait longtemps qu'ils avaient remisé dans les étuis de leurs instruments, leurs prétentions artistiques. Et puis ces spectacles avaient aussi leurs avantages, si la musique était moins élaborée qu'ils ne l'auraient souhaité, les danseuses y étaient plus nombreuses et moins farouches que celles se pavanant sur la scène du Théâtre Garnier, et la fosse si proche des artistes que certains grands écarts pouvaient être la cause de notes dissonantes, au grand dam du chef d'orchestre qui tournant le dos au spectacle devinait à ces écarts musicaux agressant ses oreilles, ce que ses yeux venaient de rater !
Musiciens à l'orchestre (1870/1871) de Degas
Huile sur toile 69x49 cm
Frankfort/Main, Städische Galerie im Städelschen Kunstinstitut
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26.09.2009
La fête du cochon
Deux fois l'an, au printemps et à l'automne, Chatou (78) accueille la « Foire à la ferraille et au jambon ». Quand le temps est clément j'aime assez y traîner mes guêtres. Dès mon arrivée en fin de matinée, des odeurs quasi aphrodisiaques me chatouillent les narines ; les premières saucisses et andouillettes mollement étalées sur les grills fumant me font saliver, les jarrets dodus sur les broches, suent et luisent grassement. Nous nous reluquons mine de rien mais il est encore un peu tôt pour ce genre d'aventure.
Commençons par la ferraille, les stands des brocanteurs et antiquaires sont à chaque fois disposés de la même manière, jamais de surprise chacun est toujours à la même place. Il y en a pour tous les goûts, dentelles, livres, vaisselle, meubles, tableaux, tout se vend. Des atrocités, objets cassés et bibelots ringards, de rares jolies choses, meubles patinés ou bijoux, ainsi que des vieilleries qui me rappellent une autre époque. J'aime ces vieux ours en peluche, usés jusqu'à la trame, rescapés de batailles épiques. J'aime ces fiches de carton imprimées de numéros pour jouer au loto, j'aime ces jouets anciens, voitures ou wagons de trains aux couleurs délavées. Jaime aussi ces objets jadis courants, fers à repasser en fonte, vieux outils de métiers disparus, ainsi que ces boites en métal, bocaux en verre, paniers en osier, toutes ces choses habitant les cuisines d'autrefois. A fureter dans les stands des brocs j'ai l'impression de m'immerger dans une photo de Doisneau, les objets y perdent leurs couleurs et tendent vers le noir et blanc pour se mettre au diapason de mon fantasme.
Pourtant dans cette masse de vieilleries, souvent vendue au prix de l'or, peu de choses réellement tentantes ; ici tout est assez convenu, jamais je n'hésite un instant me disant « Tiens, c'est marrant ce truc, je l'achèterais bien ». A chaque visite je viens le cœur léger car je sais que je ne dépenserai pas mon argent sur un coup de cœur regretté quelques semaines plus tard.
En fait je ne viens pas à Chatou pour la ferraille, je viens pour le cochon. Ah ! La bonne bête que cette bête là ! Quand enfin vient l'heure de s'y intéresser je n'ai pas longtemps à chercher l'allée dédiée au commerce cochon, tout comme à Amsterdam on trouve toujours facilement le quartier Rouge. L'écailleur d'huîtres rempli ses plateaux et me hèle, le marchand de kebabs m'apostrophe, la vendeuses de gâteaux bretons m'interroge du regard, le pinardier verre à la main m'invite à m'attarder, un gros auvergnat étale ses fromages et charcutailles à la vue de tous, je passe mon chemin sans céder à la tentation et j'accède au saint des saints, l'auberge de plein air où jarrets cuits à la broche et jambons grillés m'ont déjà conquis par leurs phéromones depuis mon arrivée. Je cède sans résistance aucune, victime consentante du corps à corps qui va suivre et dont je vous épargnerai les détails graisseux. Disons sans fausse modestie que j'en suis sorti vainqueur et comblé, ne laissant dans l'assiette qu'un gros os et des barres de gras mou. Houps !
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24.09.2009
Le hâbleur
Le service était presque terminé, les pèlerins avaient repris leurs baluchons et leurs bâtons de marche avant de s'éloigner sur le petit chemin pierreux. Dans la salle ne restaient que les deux serveuses, Marthe et Marie, éreintées par le coup de feu de midi. Le Jésus, un vagabond qui passait parfois manger un maigre morceau à l'auberge, leur tenait compagnie.
A voyager, on voit du monde et le Jésus n'était pas avare de mots pour narrer ses déambulations aux deux femmes avides de nouvelles d'ailleurs. Oubliant la vaisselle qui s'empilait dans la cuisine et le balai qu'il faudrait passer sous les longues tables en bois, les deux servantes buvaient les paroles du beau parleur. « Et Lazare, si vous saviez le nombre de fois où je l'ai fait marcher, il est d'une crédulité enfantine. » Marthe et Marie ouvraient de grands yeux ronds d'étonnement, « Mais on dit au village qu'il est paralysé ? ». Se rengorgeant, le Jésus éclata d'un grand rire sonore « Ha ! Ha ! Ha ! C'est un gros flemmard, oui ! ». D'une seule voix les deux souillons « Non ? », ce à quoi le Jésus abrupte, répliqua « Mais si ! » et se levant il sortit de l'auberge pour prendre la route de Béthesda.
Le Christ dans la maison de Marie et de Marthe une des premières œuvres (1654-1655) de Vermeer
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01.09.2009
L'Absinthe
Le jour est tombé depuis longtemps, la soirée s'annonce morne car avec ce mauvais temps et les trombes d'eau qui tombent sur la ville, le bourgeois « lorsque cette bête puante a reçu un semblant d'éducation » préfère rester chez lui, bien au chaud dans le fauteuil de son salon.
Annie aime beaucoup les boissons à l'anis, un peu trop diront certains. Aucun micheton en vue, avec pour seule compagnie cet anar d'Anatole qui pérore tout seul et contre tous, Annie l'œil éteint, somnole devant son absinthe en rêvant de jours meilleurs.
Degas : L'Absinthe (1875/1876) - Huile sur toile 92x68 cm - Paris Musée d'Orsay
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15.08.2009
Le cri qui tue
Quand Edward avait acheté son Ipod, son intention première était de s'isoler du monde extérieur et d'écouter de la musique au calme, loin de l'agitation du monde, des conversations crétines de ses voisins de wagon, des cris et borborygmes des adolescents chahuteurs et des quémandeurs et tapeurs de toutes espèces qu'il croisait chaque jour sur son chemin.
Longtemps se fût idéal et il pensa avoir retrouvé la sérénité d'esprit de sa jeunesse, celle du temps où il n'imaginait pas le pire à chaque instant, craignant pour lui ou pour ceux qu'il aimait un malheur qu'il n'aurait su nommer mais qu'il sentait rôder alentour, chaque jour plus proche encore. Cet Ipod faisait des merveilles, couvrant le murmure de ses voix intérieures ; la technologie moderne a du bon parfois se disait-il, son angoisse rangée au placard.
Et puis un jour, tout a recommencé. Discrètement au début, alors qu'il écoutait un air particulièrement entraînant et bruyant grâce à ce diffuseur de musique portable, il crût entendre son nom. Il n'y prêta pas attention mais la voix l'appela de nouveau. Retirant son casque il constata qu'il n'en était rien, personne ne le hélait, agacé il continua son écoute. Le phénomène se reproduisit et aujourd'hui il devient quasi permanent. Il a monté le son de l'Ipod à son maximum, mais la voix est toujours audible, il n'écoute plus que du hard-metal mais à travers le fracas des guitares et les hurlements des chanteurs s'insinue encore et toujours la voix qui l'appelle.
Edward a fui la grande ville et il longe la mer, la voix devenue familière semble plus proche, il sait qu'elle ne va pas se contenter de l'appeler indéfiniment, elle va bientôt lui demander quelque chose, il ne sait pas quoi, mais il sait que ce sera épouvantable. Il s'arrête terrorisé, jette son Ipod à la mer. Silence étourdissant un court instant avant que la voix ne s'adresse à lui, une phrase courte mais désormais il sait ce qu'elle veut. Edward hurle, hurle à s'en crever les tympans, la tête entre les mains.
Edward Munch : Le Cri, 1893 - huile détrempe et pastel sur carton, 91x73,5 cm - Oslo Nasjonalgalleriet
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24.05.2009
La nuit au bureau
Le jeune avocat débutait dans la profession, rassemblant ses maigres économies il avait trouvé un petit bureau à louer dans le centre de Chicago. La pièce n'était pas bien grande et il la partageait avec sa secrétaire dont le bureau lui faisait face. A vrai dire il n'avait pas réellement besoin d'une secrétaire, mais quand un rare client se présentait cela faisait plus sérieux, plus professionnel. Le salaire qu'il lui versait entamait sérieusement le sien, mais il considérait ce manque à gagner comme un investissement.
Gwladys la secrétaire n'en revenait pas, sans qualification particulière elle avait décroché ce poste qui elle le reconnaissait elle-même, n'était pas trop fatigant et lui permettait ainsi de développer sa technique de frappe dactylographique et de s'initier à la sténographie, un minimum en somme quand on veut faire son chemin dans ce métier.
Le jeune avocat bossait dur et tard le soir, potassant son dossier quand il en avait un à traiter, ce qui n'était pas son lot quotidien, ou bien lisant et relisant ses bouquins de droit et de jurisprudences. Gwladys restait tard elle aussi, prétextant mille explications, ranger des paperasses, fignoler la mise en page d'un acte de cession ou je ne sais quoi.
En fait il est fort probable que la jeune secrétaire soit secrètement amoureuse de l'avocat, et ce soir-là alors qu'elle le regarde à la dérobée, elle le trouve réellement mignon avec sa raie bien au milieu de ses magnifiques cheveux blonds, et cette classe qu'elle lui trouve de conserver sa veste de costume toujours fermée alors qu'il n'a pas bougé de son fauteuil de toute la journée si ce n'est vers midi pour descendre manger un morceau dans le delicatessen au coin de la rue. Alors qu'elle range silencieusement un dossier dans l'armoire métallique, elle hésite, elle espère qu'un jour le jeune homme oubliera la secrétaire et qu'il verra la femme.
La nuit au bureau (Office at night) de Edward Hopper (1882-1967). Huile sur toile 56,2 x 63,5 cm peinte en 1940. Minneapolis, Collection Walker Art Center.
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21.05.2009
Hôtel près d’une voie ferrée
C'est la fin du printemps ou le début de l'été, en tout cas il fait chaud. Ils ont voyagé toute la journée, ils arrivent d'un Etat du Sud car il a lu dans le journal que General Motors engageait du personnel pour ses usines de Détroit. Ils ont tout abandonné, vendu la petite maison en bois, chargé leurs quelques meubles et biens sur le toit de la voiture et les voilà dans le Michigan, dans ce petit hôtel minable près de la gare où ils ont trouvé une chambre, pas trop chère et dans leurs moyens.
Le jour décline, la touffeur s'estompe mais bien que la fenêtre soit grande ouverte, nul brin d'air ne vient aérer la chambre. Elle, a fait une rapide toilette pour se rafraîchir et maintenant, assise dans le fauteuil en combinaison, les cheveux libres, elle se repose en lisant quelques versets de la Bible de Gédéon trouvée dans le tiroir de la table de chevet. Lui, a tombé la veste, il fume en regardant par la fenêtre et bien que le mur en vis-à-vis tout proche lui bouche l'horizon, il n'en a cure car en fait il pense. Il réfléchit à leur avenir, à l'entretien d'embauche prévu pour demain matin. Néanmoins il est confiant, en ce début des années cinquante l'Amérique est en train d'inventer la modernité, la campagne présidentielle bat son plein, d'ailleurs il entend au loin les échos d'un meeting de soutien à Eisenhower. Elle et lui ne sont pas inquiets, ils savent que l'avenir s'annonce superbe, ils ont laissé derrière eux la gangrène de la misère, ils ont foi dans leurs capacités, ils font confiance à leur pays et Dieu marche à leurs côtés.

Hôtel près d'une voie ferrée (Hotel by a railroad ) de Edward Hopper (1882-1967). Huile sur toile 79,4 x 101,9 cm peinte en 1952 et conservée au Smithsonian Institution.
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20.02.2009
Le Salon de l'Agriculture
Comme tous les ans le salon de l'agriculture ouvre ses portes, l'occasion pour le citadin de se rassurer à bon compte en constatant de visu qu'il y a encore des paysans en France. Car le Français est très attaché à son agriculture qui représente les valeurs éternelles, la nature, la terre et par extension le bon sens, toutes ces choses qui nous échappent chaque jour un peu plus. Hélas ( ?) tout ceci ne repose plus que sur des illusions et des idées dépassées puisque le nombre d'agriculteurs ne représente plus que 3,5% de la population totale française soit 400 000 exploitations agricoles. D'où ce Salon qui devient année après année le musée encore vivant de nos désillusions, la trace tangible d'un bonheur perdu.
Les scolaires profiteront des vacances pour aller en famille se recueillir devant un parterre de veaux, vaches, cochons, volailles ce qui permettra aux petits enfants éberlués de voir en vrai la bestiole dont on leur sert des parts fripées à la cantine. Là encore le Salon n'est qu'une vitrine où sont exposés les plus beaux modèles, les plus rares donc les moins courants, bêtes de première qualité, brossées, peignées, mouchées, loin de celles qui croupissent dans des hangars sordides d'où elles ressortent en morceaux préemballés autant que méconnaissables ce qui faisait dire récemment à une gamine de mon entourage « Le poulet c'est du poisson ? » tant les portions qui lui étaient servies à sa cantine, poisson ou poulet, se ressemblaient et par l'aspect et par le goût ! Les gamins ont parfois des questions saugrenues, quand il y a des frites à côté c'est du poulet, si ce sont des petits pois c'est du poisson, c'est simple.
Les agriculteurs à (la porte de) Versailles... à ça ira, ça ira et ça grossira le flot des passagers de la ligne de métro n°12 déjà bien lotis en temps normal.
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17.06.2008
Le jardin éphémère
La mairie de Paris vient de planter sur le parvis de l’Hôtel de Ville un superbe jardin qui ne durera que deux mois, assez pour qu’on le regrette lorsqu’il aura disparu. L’initiative très réussie l’année dernière me semble encore plus agréable cette fois-ci, principalement grâce au très beau plan d’eau de 300 m2 qui accueille plusieurs dizaines de variétés de plantes aquatiques et 600 plantes de berges. Si je vous dis qu’il y a environ 3000 plantes vivaces, 560 arbustes et 440 arbres, au-delà de la liste qui fait inventaire de Prévert, vous imaginerez facilement qu’il ne s’agit pas d’un jardinet mais d’une belle surface arborée. Avec une allée sinueuse où des bancs vous attendent pour prendre le soleil on se croirait au Bois de Boulogne, les tapins en moins. Du moins je le pense.
Jardin éphémère du 14 juin au 17 août sur le parvis de l’Hôtel de Ville
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11.06.2008
Le Charles de Gaulle
Il se passe toujours quelque chose dans le quartier de l’Hôtel de Ville de Paris et en ce moment dans le Salon des Tapisseries de l’Hôtel de Ville, une exposition sur le porte-avions le Charles-de-Gaulle. Je ne suis pas un fanatique des prouesses militaires mais la gratuité et la proximité avec mon lieu de travail furent deux atouts puissants pour que j’y jette un œil. L’exposition propose tous les supports possibles, peintures, photographies souvent magnifiques, films. Mais aussi la reconstitution d’un central opérationnel où assis devant votre écran et le casque sur les oreilles vous pouvez prendre les commandes d’un hélicoptère ou encore envoyer une torpille. Dans une salle à part, une maquette du navire au 1/8 abrite une salle de cinéma. J’y suis passé ce midi pendant mon heure de table, il n’y avait pas la foule et j’ai pu circuler et utiliser les écrans de simulation sans bousculade. Le bâtiment ce sont 1900 marins et 45 jours de vivres embarquées pour servir près de 4000 repas par jour !
Si vous passez dans le coin vous en profiterez aussi pour admirer la fresque colorée de l’artiste ERRO, exposée sur la façade du BHV et dès la semaine prochaine c’est le Jardin Ephémère qui donnera un air de campagne à la place de l’Hôtel de Ville. Sans vouloir jouer au Petit Futé voilà quelques idées de balades pour ces prochains jours.
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