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07/09/2012

Sévices non compris

On ne dira jamais assez combien le pouvoir des livres est important et combien la lecture des romans peut parfois avoir un effet direct sur nos vies. Un exemple récent vient une fois encore  confirmer cette constatation.

Alors que j’étais plongé dans la lecture de l’excellent roman de Leo Perutz, Le Tour du cadran, je suis tombé sur ce court passage dont je vous livre la teneur : « … j’ai éprouvé un étrange sentiment de rancœur à l’égard de ma mère, un sentiment que j’avais oublié depuis des dizaines d’années. Autrefois, en effet, il y a très longtemps de cela, lorsque j’étais un très jeune enfant, ma mère m’a un jour fait tomber par terre. Et j’avais éprouvé alors un sentiment à la fois de peur – peur de me faire mal – et de colère puérile, d’entendre ma mère crier si fort. » 

J’ai lu et relu plusieurs fois cet extrait, n’en croyant pas mes yeux, à deux doigts d’imaginer que c’était moi qui l’avais écrit et que mon esprit brouillé, mélangeait le texte de l’écrivain avec mes pensées intimes. Réellement j’aurais très bien pu rédiger ces quelques lignes, d’ailleurs je gardais en réserve, bien enfoui au plus profond de moi depuis bien longtemps, l’idée de faire un billet pour ce blog à partir du souvenir d’enfance qui ne m’a jamais quitté.

J’étais un gosse des années 50’, cinq ou six ans je pense, nous habitions Paris alors, un tout petit logement sous les toits, chauffé par un poêle à charbon. C’est l’hiver, du moins il fait assez frisquet pour qu’il faille faire fonctionner l’appareil. Ma mère porte le lourd seau à charbon d’une main, le tisonnier dans l’autre et s’approche du poêle, ma jeune sœur sur ses talons ; moi, je marche devant elles deux. Peut-être que je trainais, peut-être que je retardais ma mère, toujours est-il que je l’ai agacée très certainement. Elle m’a frappé avec le tisonnier.

Touché entre les omoplates, j’ai assez mal pour m’effondrer sur le linoléum. Plus que la douleur, c’est la surprise et l’incompréhension qui me clouent au sol. Je pleure, dans mes larmes passe toute mon indignation, ma colère et ma stupeur. Ma mère m’a frappé ! Je dois préciser pour ceux qui ont trop lu les malheurs dela petite Cosette, qu’ici ce n’était pas le genre dela maison. Masœur et moi n’étions jamais battus par nos parents, certainement une gifle par-ci ou par-là, mais ce n’est qu’une hypothèse crédible sans plus, car en tout cas je n’en ai pas de souvenirs. Pour autant, je me rappelle qu’il y avait un martinet à la maison, mais je peux aussi certifier que ce n’est pas l’usage qui est venu à bout de ses courtes lanières de cuir ; arme défensive plutôt qu’offensive, épée de Damoclès planant au-dessus de nos éventuelles bêtises à venir et qui ne vinrent jamais.

Etendu de tout mon long par terre, j’ai du mal à comprendre ce qui m’est arrivé mais je sais que je suis en cet instant, un enfant battu par sa maman, qui plus est frappé par un outil métallique qui je le devine aurait pu faire plus de dégâts. Humilié, battu, ne comprenant pas ce geste brutal, disproportionné avec la faute ( ?) commise. Bien sûr il s’agissait d’un accident, ma mère bien vite m’a consolé, son geste maladroit avait eu des conséquences plus dramatiques qu’elle ne le souhaitait.

Si physiquement je n’étais pas marqué, psychologiquement mon esprit en a gardé la cicatrice indélébile jusqu’à aujourd’hui encore. De ma mère il ne me reste que des souvenirs d’amour maternel qui se mêlent les uns aux autres en un énorme nuage rose de bonheur flou. Seul, ce coup de tisonnier, reste bien présent et très clair dans ma mémoire, une tache éternelle autant qu’injuste.