26.12.2009

Serge Joncour : L’homme qui ne savait pas dire non

NON.jpgLe titre avait retenu toute mon attention m'évoquant vaguement quelqu'un de ma connaissance et les quelques critiques lues encouragé à me plonger dans ce roman de Serge Joncour. Il s'agit du septième livre de l'auteur qui par ailleurs collabore aussi à une émission sur France Culture.

Beaujour est un employé modèle qui travaille dans un institut de sondages. Célibataire il mène une vie plutôt falote ; parenthèse, à lire tous ces romans dont le héros est un célibataire ça fiche un peu la trouille à la longue, car lorsque on fait la liste de toutes les tares ou défauts qu'ils se trimballent on n'est pas loin d'associer le célibat à une pathologie lourde, fin de la parenthèse. Dans ce bouquin, la tare de notre esseulé c'est d'être incapable de prononcer le mot « non ». Dans aucune circonstance, même la plus anodine il ne sait répondre « non ». Au bureau dès qu'un collègue lui propose un petit café, il ne peut qu'accepter au risque d'en boire beaucoup plus qu'il ne peut le supporter à la fin de la journée. Il en est ainsi pour tout.

Conscient de son handicap il va tenter par le biais d'un atelier d'écriture - qui lui servira de psychanalyse - de se sortir de ce symptôme paralysant. En parallèle, l'auteur plonge son héros dans deux situations terribles, d'une part il tombe amoureux et réciproquement d'une secrétaire de direction qui semble elle aussi frappée du même mal et d'autre part son patron le félicite chaudement des résultats de ses enquêtes d'opinion. Effectivement, rongé par son handicap il a développé un nouveau système d'enquête d'opinion qui oblige l'interviewé à répondre par « oui » ou « oui » ! Pour les sondages politiques on voit les conséquences qui peuvent en découler et à juste titre il en est félicité, une promotion en découlant.

Le propos peut sembler léger mais quand on y réfléchit il n'est pas aussi anodin, car s'il doit être effectivement pénible de ne pas oser dire « non » quand on ne veut pas accepter quelque chose, il n'est pas non plus agréable de côtoyer en permanence quelqu'un qui ne sait pas refuser. Ce qui ressemble au début à de la gentillesse peut vite devenir un manque de personnalité.

Le roman de Serge Joncour m'a séduit car il est très agréable à lire, l'humour qui affleure et le style n'étant pas étranger à ce plaisir. Par ailleurs, des inter-chapitres évoquent la vie dans les années soixante dix et je me suis directement senti visé par ces passages. Au final je dirai qu'on peut très bien vivre sans avoir lu ce roman, mais que j'ai passé un très bon moment à le lire.

«  En même temps une forme de mauvaise conscience le taraudait, car après tout, à bien y regarder, pourquoi contrer l'humeur d'un patron, par nature fondé à savoir ce qu'est le bien de son entreprise et de ses employés, autant prétendre en remontrer à Dieu. L'ordre des choses voudrait, quoi que le président décide, qu'il ait raison. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à consentir, à obéir, c'est la règle même du respect. Il n'avait pas l'âme d'un révolté, même si dans le fond la rébellion ça n'est jamais que souscrire à l'idée de tout remettre en cause, se révolter c'est dire oui à tout un tas de prétentions parfaitement contrariantes, se révolter c'est accepter bien plus de choses encore que simplement dire oui à tout ... »  

Serge_joncour.jpgSerge Joncour L'homme qui ne savait pas dire non chez Flammarion        

 

22.12.2009

Jonathan Coe : Testament à l’anglaise

091222 Coe Anglaise.jpgJ'avais emporté le bouquin avec moi lors de mon séjour à Londres il y a quelques jours, le titre me semblant tout indiqué pour m'accompagner et m'occuper dans l'Eurostar. Jonathan Coe est un écrivain britannique né en 1961 qui s'est fait connaître en 1994 avec ce Testament à l'anglaise, son troisième roman.

Véritable saga où les personnages se croisent sans se connaître puis se retrouvent, flash-back et mise en abîme, l'écrivain tel un démiurge manipule ses personnages à son gré et nous entraîne dans la chronique d'une dynastie qui règne dans tous les secteurs de la vie publique de l'Angleterre des années Thatcher.

Un jeune écrivain dépressif et le plus souvent reclus chez lui, Michael Owen, accepte par hasard de rédiger l'histoire des Winshaw à la demande d'une vieille femme, Tabitha Winshaw qu'on dit folle car elle prétend qu'un de ses neveux aurait été responsable de la mort de son frère pendant la seconde guerre mondiale. Son enquête va révéler la vraie personnalité des descendants de cette dynastie. Un banquier véreux, un galeriste pratiquant le droit de cuissage, un marchand d'arme trafiquant avec Saddam Hussein, une journaliste sans morale, un politicien corrompu, la galerie de portraits nous fait tomber de Charibe en Scylla. L'enquêteur s'avèrera moins étranger aux Winshaw qu'il ne l'aurait pensé quand le puzzle commencera à se mettre en place et l'épilogue tragique au plus haut point n'épargnera personne.

Le roman mêle la critique sociale de l'Angleterre des années 80 pendant l'ère Thatcher avec le polar et Jonathan Coe balance des piques contre la télévision ou l'art moderne qui nous éloignent de l'intrigue policière avant de nous y faire revenir mine de rien, quelques pages plus loin, afin de mieux nous ferrer.

Le scénario particulièrement habile nous tient en haleine jusqu'à la dernière page et c'est le paradoxe de ce livre, car à y regarder de plus près certains passages ou scènes sont carrément ridicules - ou bien il s'agit de second degré - surtout la fin du roman quand tout le monde se retrouve dans le manoir isolé sur la lande pour un finale digne d'un film gore de série Z. Je ne sais pas comment Coe s'y prend mais ça fonctionne, j'ai fait abstraction de ces scènes peu crédibles sans effort pour savoir comment se terminerait cette histoire extraordinaire.

« Hilary bailla. A sept heures vingt-cinq, ils regardèrent une histoire de médecin écossais avec sa gouvernante, qui paraissait très lente et très provinciale. Alan expliqua que c'était u des programmes les plus populaires. Hilary n'en avait jamais entendu parler. « On commentera demain cet épisode dans chaque bureau, dans chaque usine de Grande-Bretagne, dit-il. C'est ça la grande force de la télévision : elle forme un lien entre toutes les parties de la nation. Elle annule les différences de classe et contribue à créer un sentiment d'identité nationale ». »

091222 jonathan coe.jpgJonathan Coe Testament à l'anglaise chez Folio

14.12.2009

Le chien chien à sa mémère

Bientôt Noël il serait temps de penser à dresser votre liste de cadeaux. Alors voici je pense, un cadeau original mais qui demande un effort de votre part et les quelques jours qui restent avant le 25 décembre ne seront pas de trop.

Vous avez un chien chez vous, ou des amis ou connaissances en ont un. Il s'agit de récupérer les poils d'un chien et de s'en servir pour en tricoter un pull. Il paraît que la matière ressemble « à du mohair, mais en plus léger et plus doux » autre avantage, « plus on le lave plus ça devient doux et duveteux ».

Pour les détails techniques concernant le tricotage en lui-même vous les trouverez dans le bouquin Knitting With Dog Hair en vente sur Amazon.fr Mais n'oubliez pas, comme l'indique le sous-titre du livre, « mieux vaut un pull provenant d'un chien que vous connaissez et que vous aimez, que d'un mouton que vous ne rencontrerez jamais ! »

 

06.12.2009

Emmanuel Bove : Mes amis

0912 Bove mes amis.jpgEmmanuel Bove (1898-1945) est entré en littérature en 1924 avec ce premier roman Mes amis alors qu'il n'avait que vingt-cinq ans. Comme souvent pour leur premier jet, les écrivains mettent une bonne part d'eux même et de leur vie dans cette tentative. Emmanuel Bove fils d'un émigrant russe et d'une femme de chambre luxembourgeoise a connu la misère, pratiqué divers métiers et le journalisme. C'est ce dernier job qui le fait remarquer par Colette laquelle le pousse à faire publier ce premier roman. D'autres livres suivront et le succès avec. Après sa mort en 1945 il tombera dans l'oubli et ce n'est que depuis les années soixante-dix qu'on commence à le redécouvrir.

Le personnage principal de Mes amis est Victor Bâton, célibataire et solitaire, invalide de guerre il subsiste grâce à une petite pension et habite une chambre minable à Paris. Un looser total comme on dirait grossièrement de nos jours, passant tout son temps libre - et il n'en manque pas - à chercher et quémander une amitié. Car Victor peut tout supporter, sa vie banale et sans perspective, sauf cette solitude qui le ronge et l'obsède. On a mal à suivre Victor dans sa quête car s'il semble bien gentil, il n'est pas bien beau, pas très causant, sans le sou ou presque, bref on devine qu'il aura peu de chances de parvenir à ses fins. Sa souffrance nous gagne et l'écriture légère, en quelques mots ou phrases, nous le montre comme si nous étions au cinéma, dans sa petite vie assez déprimante. Nous le suivons le long des trottoirs, dans les petits cafés et restaurants du Paris des années trente, rien ne nous est épargné de sa vie intime, sa toilette dans une cuvette, ses dents non pas cariées mais qui se cassent, ses cheveux gras et son manteau usagé. Nous sommes aussi dans sa tête, l'écoutant réfléchir, s'imaginant les réactions des autres, paralysé parfois par ses inhibitions ou sa timidité.

Comme sur un chemin de croix, Emmanuel Bove le fera tomber cinq fois ; il y aura Lucie Dunois, Henri Billard, Neveu, Monsieur Lacaze et enfin Blanche. Une tenancière de bouis-bouis qui le jette après une nuit, un type qui ne lui rendra pas l'argent prêté, un marinier suicidaire qu'il sauve de la mort mais ne lui en sera pas reconnaissant, un industriel qui lui offre un travail mais Victor en louchant naïvement sur sa fille perd ce qu'il avait gagné et enfin une artiste de variétés avec laquelle il amorce une idylle d'un soir mais « je regrettais mon lit ». Finalement, chassé de son logement par son propriétaire il s'éloigne, poursuivant son errance, indéfiniment ? « Ah ! la solitude qu'elle belle et triste chose ! Qu'elle est belle quand nous la choisissons ! Qu'elle est triste quand elle nous est imposée depuis des années ! ».

« Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai pas le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C'est inutile : comme les pages d'un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux. » 

 

0912 bove.jpgEmmanuel Bove  Mes amis  Editions Nota Bene

     

 

03.12.2009

Philippe Delerm : Quelque chose de Bartleby

Delerme.jpgUn dimanche maussade comme il y  a quelques jours, une après-midi tranquille à la maison, un disque de Bach qui tourne en boucle sur la platine, le thé sur la table basse, le décor est planté. Unité de lieu. Ces heures heureuses ont suffi pour que je lise le dernier bouquin de Philippe Delerm. Unité de temps.

L'écrivain n'est pas du genre à écrire de gros pavés ou des livres « prise de tête » mais sous des abords simples, voire simplistes, ils recèlent des trésors d'humanité. Sans donner de leçons, sans argumenter pour démontrer, Philippe Delerm de livre en livre, suit son bonhomme de chemin et ses petits textes révèlent à ceux qui veulent bien le suivre, que le bonheur n'est qu'une série de petites choses toutes à portée de main. Désirs et plaisirs simples, vies banales pour beaucoup, mais secret du bonheur pour Delerm. Libre à vous d'adhérer à cette philosophie et Delerm se fiche certainement de savoir si vous le suivrez dans cette voie. C'est vous qui voyez.

Dans ce nouveau roman, le héros Arnold, employé des Postes, célibataire discret va se risquer - à son grand étonnement - à créer un blog. Pour dire quoi ? « Que précisément j'utilise mon Mac pour dire que je ne fais rien ». Ses textes courts vantant les charmes de la vie toute simple et du bon sens trouvent un écho sur le Web et son blog connaît le succès. Un éditeur le contacte, il passe enfin la soirée qu'il a toujours rêvée avec son amour de jeunesse, une nouvelle vie s'offre à lui. Sans dévoiler la fin du roman, Arnold (Philippe ?) restera fidèle à lui-même comme on s'y attendait.

Quelque chose de Bartleby emprunte à Herman Melville l'auteur de Moby Dick le nom d'un de ses héros, Bartleby, un obscur employé de bureau passant son temps à rêvasser. Des chapitres très courts, aucun gras dans les phrases, écriture concise, comme je l'écris dans l'introduction il ne m'a fallu que quelques heures pour lire ce roman, mais ces quelques heures furent heureuses. Que demander de plus à un livre ?

« Le journal. Pour Monsieur Spitzweg, on ne saurait lire les journaux. Encore moins les réduire aux nouvelles principales. Un journal ça s'achète, se touche, se déploie, ça prend l'odeur du café-crème à la terrasse du Rouquet, l'angle de la rue des Saints-Pères et du boulevard Saint-Germain. Arnold arrive tous les matins en avance pour déguster ce quart d'heure privilégié. »

 

philippe_delerm_175.jpgPhilippe Delerm  Quelque chose de Bartleby  au Mercure de France     

 

 

01.12.2009

John Gierach : Traité du zen et de l’art de la pêche à la mouche

091201 Art du zen.jpgLes éditions Gallmeister nous ont encore déniché un chouette écrivain américain, John Gierach est un « écrivain-pêcheur » installé dans le Colorado auteur d'une vingtaine d'ouvrages. Ce Traité du zen et de l'art de la pêche à la mouche écrit en 1986 est son premier livre traduit en français. Une fois de plus je constate qu'il y a deux sortes de littérature qui m'intéressent réellement, les auteurs (souvent) américains racontant leurs vies ou aventures dans les grands espaces et la littérature dite classique, des écrivains des siècles passés, surtout la charnière XIX et XX siècle. Le reste (en gros) n'est souvent que roupie de sansonnet. J'exagère un peu bien sûr, mais je ne suis pas tellement loin de la vérité.

Ce long préambule pour dire que je me suis encore une fois régalé à la lecture de ce bouquin. Pourtant ce n'était pas si évident car je ne suis pas pêcheur - hélas mon dieu - me risqué-je à écrire car après la lecture de cet édifiant ouvrage, un monde nouveau m'est révélé. Une vingtaine de textes nous immergent dans le monde secret des pêcheurs à la mouche, us et coutumes sont dévoilés, et un incroyable vocabulaire d'accessoires vous apprend une langue nouvelle. Savez-vous ce que sont les Middler Minnow, Eagle Claw, Garrison, ce sont entre des dizaines d'autres des cannes à pêche et si j'évoque les Wooly Buggers, Zonkers, Oreille-de-lièvre, ce sont entre mille cette fois, des mouches. Ca semble rébarbatif dit ainsi, mais c'est là tout le talent de John Gierach, son écriture fluide et simple dégage un extraordinaire pouvoir évocateur, au fil des pages nous sommes à ses côtés dans une cabane au fond des bois, nous marchons le long d'un torrent à truites, nous fabriquons nos propres mouches avec des poils d'écureuil ou des plumes d'oiseaux, sans oublier de boire une bière ou deux.

Car la pêche dont on parle ici, ce n'est pas celle du gars qui somnole au bord de la Seine, le cul sur un pliant. Ici, il s'agit d'un mode de vie, d'efforts physiques au cœur de la nature qu'on aime, respecte et connaît. Les bons lieux de pêche se méritent « même dans les zones très courues, il existe des lacs et des sections de rivières aux berges rarement foulées par le pied de l'homme » bref des coins où la main de l'homme n'a jamais mis le pied.

Le titre de l'ouvrage est en deux parties, pour la seconde vous avez compris, mais le zen où est-il demanderez-vous, curieux comme vous êtes. Il découle de cet art de la pêche, ou inversement, allez savoir. Il est dans le goût du café fait dans une cafetière sur un feu de bois au bord d'un ruisseau, il est dans ces longues heures d'attente seul au milieu de la rivière à lancer votre fil dans l'attente qu'une faro veuille bien mordre, il est aussi dans les quelques mots échangés avec l'ami pêcheur avec lequel on part deux ou trois jours en montagne à la recherche d'un plan d'eau inconnu mais qu'on devine riche en poissons.

Finalement je ne ferai qu'une seule critique à ce livre, c'est qu'il se lit trop vite, encore est-elle mineure puisqu'on peut le reprendre encore et encore.

« Lorsque vous roulez dans la campagne, ce qui est encore le plus souvent le cas ici, dans l'Ouest, vous pouvez vous arrêter de temps en temps dans ces merveilleux bouis-bouis, cafés, tavernes, stations service et toutes combinaisons possibles de ces différentes raisons sociales. Ces lieux n'ont généralement rien de remarquable de l'extérieur, si ce n'est qu'ils semblent habités, avec leurs collections de caravanes, de poulaillers à l'abandon, de fumoirs, de pick-up à la retraite et de constructions à l'usage indéterminé. Côté route, l'enseigne peut indiquer à peu prêt tout et n'importe quoi, mais l'appellation classique dit : ESSENCE ASTICOTS BIERE FRAICHE. »

 

091201 Gierach.jpgJohn Gierach  Traité du zen et de l'art de la pêche à la mouche  chez Gallmeister

 

 

    

 

22.11.2009

Stendhal : Vie de Henry Brulard

Stendhal 1.jpgHenry Beyle plus connu sous le nom de Stendhal naquit le 23 janvier 1783 et s'éteignit le 23 mars 1842. On lui doit entre autres, Le Rouge et le Noir et La chartreuse de Parme. C'est à l'âge de cinquante ans que Stendhal décide d'écrire son autobiographie dans un but bien précis car il estime « qu'il serait bien temps de me connaître ».

Livre d'auto introspection, cette Vie de Henry Brulard relate la vie de l'écrivain jusqu'à l'année 1800, c'est-à-dire jusqu'à son arrivée à Milan en Italie. Le texte ne paraîtra qu'en 1890 soit longtemps après le décès de Stendhal. Dès qu'on ouvre le livre ce qu'on remarque immédiatement ce sont les innombrables croquis qui ponctuent le texte, traits fin à la plume, qui croquent le plan d'une habitation ou un trajet entre deux villes etc. On ne sait si Stendhal craignant de se faire mal comprendre préfère ajouter un dessin à son propos, ou si plus certainement il fait un croquis afin de mieux faire remonter ses souvenirs pour nous les narrer.

De quoi sont faits ces souvenirs, de l'amour démesuré qu'il porte à sa mère mais/parce que elle meurt alors qu'il est très jeune encore (7 ans). De la haine qu'il voue à son père, le rendant responsable de la mort de sa mère. Freud n'était pas né, mais Stendhal l'avait inventé serais-je tenté d'écrire. C'est d'ailleurs cette haine qui le voit titrer cette autobiographie « Vie de Henry Brulard » et non Henry Beyle. Brulard étant le nom d'un oncle paternel, il conserve donc le lignage généalogique tout en escamotant le nom de son père.

On trouve aussi ici, tout ce qui caractérise l'écrivain, sa haine de la religion et de la monarchie « à l'annonce de la mort de Louis XVI, le jeune Beyle est saisi d'un des plus vifs mouvements de joie ». Et par-dessus tout de l'hypocrisie dont il accable son précepteur et sa tante Séraphie « Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance ». En lisant ce texte on constate que Stendhal adorait les mathématiques et leur raisonnement exact, ce qui peut d'une certaine façon expliquer sa haine de l'hypocrisie.

On notera aussi que ce roman (?) au-delà de la découverte de lui-même comme il le souhaitait, permet à Stendhal de s'adonner à la belle écriture sans rechigner à glisser dans son texte des anglicismes, ce qui le rend très moderne et fait sourire car il renvoie à des querelles linguistiques d'aujourd'hui sur ce genre de pratiques.

« La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d'émotion. Enfin le capitaine me dit : « Nous allons passer sur une montagne à gauche ». J'ai appris depuis que cette montagne se nomme Albaredo. Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche : « Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite afin que s'ils tombent dans le précipice ils ne vous entraînent pas. - Diable ! Il y a donc danger ! Me dis-je. On s'arrêta sur une petite plateforme. « Ah !voilà qu'ils nous visent dit le capitaine. - Est-ce que nous sommes à portée ? Dis-je au capitaine. - Ne voilà-t-il pas  mon bougre qui a déjà peur ? » me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes. Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois, je m'approchai du bord de la plateforme pour être plus exposé, et quand il continua la route je traînai quelques minutes pour montrer mon courage. Voilà comment je vis le feu pour la première fois. C'était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l'autre. »

 

Stendhal.jpgStendhal Vie de Henry Brulard chez Folio        

 

12.11.2009

Louis Guilloux : Le sang noir

Louis Guilloux (1899-1980) journaliste, natif de Saint-Brieuc, publie son premier roman en 1927 et en 1935 Le sang noir rate de peu le prix Goncourt, raflé par Joseph Peyré avec Sang et Lumière. Ses convictions humanistes le conduiront à devenir secrétaire du 1er Congrès mondial des écrivains antifascistes et responsable du Secours Populaire.

Ce roman - Le sang noir - est considéré comme le chef d'œuvre de Louis Guilloux et s'attire les louanges d' André Gide et Albert Camus. L'action se déroule dans une petite ville de province sur une seule journée, en 1917. Année emblématique puisque la Grande Guerre, comme on l'appelle, tourne à l'hécatombe, voit surgir les mutineries de poilus et les exécutions pour l'exemple, tandis que les Russes font leur révolution.

Le personnage principal, professeur de philosophie, se nomme Merlin mais tout le monde l'appelle Cripure. Ce sobriquet résulte d'un jeu de mot de potache sur l'ouvrage de Kant Critique de la raison pure qui devient « Cripure de la raison tique » d'où le surnom. Cripure a eu son heure de gloire à une époque grâce à un ouvrage savant mais depuis il végète, écrivant sans jamais le finir un bouquin qui devrait être son apothéose. Il vit en ménage, tant bien que mal, avec une souillon Maïa et sombre lentement dans l'alcoolisme entouré de ses chiens. Moqué de tous ou presque en raison de son infirmité, de trop grands pieds, Cripure fuit tous ces cloportes qui dans cette petite ville continuent de jouer leur rôle alors qu'au loin la guerre gronde et que leurs fils en reviennent amochés - pour les chanceux qui reviennent - avant de repartir au front. La description faite par Guilloux de cette humanité est féroce, riches ou pauvres, bourgeois ou ouvriers, tous ou presque traînent leur mesquinerie, leur bassesse, leur lâcheté, leur méchanceté. « J'ai toujours vécu seul, répliqua Cripure, absolument tout seul. Je ne serais pas plus seul chez les Canaques. »

En ce jour fatidique, la coupe va déborder pour Cripure, qui gifle son ennemi de toujours, Nabucet, un fat prétentieux et arriviste. Le duel devient inévitable et le sort de Cripure paraît scellé puisque l'offensé a choisi l'épée. Les quelques heures qui vont suivre nous entraînent dans des rebondissements, le duel est annulé mais Cripure ne sera pas sauf pour autant, et des révélations hélas ! tardives, Maïa et Cripure qui vivaient comme chien et chat se cachaient à leur insu des sentiments plus tendres.

Un livre absolument remarquable en tout point, à lire toute affaire cessante. Je me demande encore comment j'ai pu vivre jusqu'à ce jour sans l'avoir encore lu. Inutile de vous dire que je vais approfondir ma connaissance de l'œuvre de Louis Guilloux.

«C'était donc là cet homme tant cherché ! Il examina ce petit visage rougeaud, presque sans rides, qui se tendait vers le sien. Le front était étroit, et les cheveux courts et plantés bas ; mais quel regard de douleur ! Combien différent de ce regard qu'il avait dans la rue, à la porte de sa classe, quand il attendait que le concierge allât tirer la cloche ! Ce regard devint morne, Cripure remua les lèvres, fit bouger son dentier. D'un geste preste, qui dénotait une grande habitude, il chopa sur son cou une puce et l'écrasa. Il se frotta les tempes du bout des doigts, rajusta son binocle, puis rien ne bougea plus dans ce visage, sauf les yeux, quand il avisa un petit volume que depuis le début Etienne tenait sur ses genoux. »

091112 Louis Guilloux.jpgLouis Guilloux  Le sang noir  Folio        

 

 

11.11.2009

Pourquoi se forment les guerres

La dernière semaine de la paix passa, les ordres de mobilisation générale traversaient l'Europe comme des éclairs, les derniers télégrammes diplomatiques filaient vers le ciel. Ces chocs ébranlaient à peine la sérénité de la ville. Le nombre des hommes angoissés avait légèrement augmenté : Antoine Bloyé était enfin parmi eux. Il y avait déjà dans le monde des chemins de fer un certain remue-ménage, une certaine rumeur de préparatifs sensible à un homme aussi familier que lui avec l'air de sa Compagnie. Des instructions commençaient à descendre des grands bureaux. Il sut que la guerre était complètement montée, comme une grande machine ; il n'y avait plus qu'à donner le contact pour qu'elle tournât...

Antoine était un homme qui n'avait pas d'idées politiques, c'était simplement un homme qui voulait continuer à faire en paix le travail qu'il savait faire, et il se tournait vers ses ouvriers comme vers la seule force capable de protéger sa propre vie, sa propre paix. Il y avait des millions d'hommes en France semblables à lui, mais qui ignoraient comme lui pourquoi se forment les guerres.

Paul Nizan  Antoine Bloyé  Les Cahiers Rouges chez Grasset

03.11.2009

Thomas Bernhard : Extinction

Exinction.jpgL'auteur qui vit à Rome reçoit un télégramme de ses deux sœurs l'informant du décès dans un accident de voiture, de leurs parents et frère. Murau quitte la capitale italienne et rentre en Autriche dans le domaine familiale de Wolfsegg afin d'assister à l'enterrement et prendre possession de cette vaste propriété qui désormais lui revient.

Ces quelques jours vont être le prétexte pour Murau à se livrer à une critique incendiaire de tout et tout le monde. Critique de sa famille, son père national-socialiste, sa mère bête, inculte, cupide et trompant son père sans amour pour ses enfants, son frère falot, ses sœurs qui n'ont jamais vécu car restées sous la coupe de leurs parents même si l'une Caecilia a épousé un crétin de fabriquant de bouchons de bouteilles de vin. Critique de son pays l'Autriche, trop attachée au national-socialisme et au catholicisme. 

Un roman terrible où les critiques succèdent aux critiques, d'autant plus dures qu'elles sont dirigées contre sa propre famille et son pays. Cinq cents pages sans paragraphes ni sauts de lignes, des phrases mises bout à bout constituent ce bouquin découpé en deux chapitres, Le télégramme qui se déroule en Italie et Le testament en Autriche, à Wolfsegg. J'avoue que les premières pages furent éprouvantes, cette diarrhée de propos acerbes contre les siens m'a semblé insupportable puis au fil de ma persévérance j'ai accepté le parti pris de Thomas Bernhard et je l'ai suivi jusqu'au bout, car derrière la forme du propos s'est dégagé un style puissant. Un épouvantable grand livre.  

Thomas Bernhard écrivain autrichien (1931-1989) a livré en 1986 avec Extinction son tout dernier livre, apogée de son style fait de phrases longues et répétitives, comme pour marteler son propos et nous le faire entrer dans le crâne de gré ou de force. Toute sa vie l'écrivain fera scandale dans son pays par ses textes diffamatoires ou attaquant l'Etat, néanmoins il est reconnu comme un grand écrivain par la critique et reçoit de nombreux prix.

« Les Autrichiens n'ont pas le moindre goût, en tout cas ils n'en ont plus depuis longtemps, partout où l'on jette les yeux règne le pire mauvais goût. Et quel manque d'intérêt généralisé. Comme si l'unique centre était l'estomac, ai-je dit, et que la tête fût entièrement mise hors circuit. Un peuple si bête ai-je dit, et un pays si merveilleux dont, en revanche, la beauté est inégalable. Une nature à nulle autre pareille et des gens qui se désintéressent à tel point de cette nature. Une si haute culture, si ancienne, ai-je dit, et une si barbare absence de culture aujourd'hui, une inculture catastrophique. Ne parlons même pas de la situation politique déprimante. Quelles abominables créatures détiennent aujourd'hui le pouvoir en Autriche ! »

Bernhard.jpgThomas Bernhard  Extinction  collection Imaginaire chez Gallimard     

 

 

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