30.11.2008

La crypte, le retour

Comme tous les ans l’église Saint-Thibault organisait ce week-end sa kermesse pour fêter Saint Nicolas. Dans la crypte sous l’édifice, les stands désuets attendaient les visiteurs. Les mêmes dames, les mêmes stands au même endroit. Bocaux et conserves de produits du Sud-Ouest à l’entrée, puis les torchons et serviettes minutieusement brodés toute l’année en prévision de cette vente charitable, quelques antiquités familiales du genre bougeoirs, cendriers en verre, bibelots crapoteux hérités d’une famille Groseille quelconque, des petits bijoux et des confitures faites maison, des jouets attendant un repreneur. Des étalages et cartons de livres, un stand très bondieuseries avec des livres de catéchisme, des biographies de papes ou de saints hommes et un autre plus éclectique où tous les genres étaient proposés à des prix ridicules (1 euro les cinq bouquins), difficile de ne pas céder à la tentation et ne pas mettre la main à la poche. Sans trop perdre de temps à farfouiller dans ce vrac j’ai vite dégagé quelques polars d’auteurs connus mais que je n’avais jamais lus (Fred Vargas, Henning Mankell) ainsi qu’un Tristan Bernard dans une édition soignée. Voilà de quoi m’assurer plusieurs semaines de lecture pour une somme raisonnable. Comme quoi on peut lire sans dépenser des fortunes si on achète ses livres dans ce genre de manifestations. La kermesse bon enfant et vieillotte m’a replongé dans un passé proche et lointain à la fois où les clients ne se bousculaient pas pour vous prendre votre place au moment de payer, où l’on s’excusait si on marchait sur le pied du voisin, où l’on ne hurlait pas quand on discutait. La haute silhouette du maire sillonnait la crypte, plaisantant avec chaque exposant. Dans une pièce adjacente, quelques tables nappées à carreaux où l’on pouvait déguster les gâteaux préparés par les dames de la paroisse, tartes aux pommes et fondants au chocolat dans une chaude ambiance quasi familiale. J’aurai bien le temps de ressortir de la crypte pour affronter le vent frisquet de cette fin novembre.        

29.11.2008

Marianne Faithfull : Easy Come Easy Go

Faithfull.jpgDans le microcosme du Rock chaque nouveau disque de Marianne Faithfull est attendu comme une apparition de la Vierge ce qui est assez exagéré quelque soit l’angle sous lequel on prendra cette affirmation. Pourtant nous avons nos raisons, c’est qu’au-delà de l’aspect strictement musical, la dame est une icône de la scène Rock historique, une figure connue de la mythologie et des outrances qui accompagnèrent les Rolling Stones de la « grande époque » des sixties, compagne de Mick Jagger ou interprète de Sister Morphine, l’aristocrate fille d’une baronne autrichienne a tout vu et tout connu, du meilleur au pire. De toutes ses épreuves (dope et cancer) elle a toujours su renaître et désormais elle semble traverser la vie avec la sérénité du sage qui sait faire la part entre l’important et le futile. Aussi quand un nouvel album paraît, c’est tout ce background qui nous revient en mémoire et nous rappelle notre jeunesse ce qui vaut à Marianne ce rôle de symbole contre sa volonté. Donc la Faithfull nous a livré un nouveau disque Easy Come Easy Go, un bel objet ma foi, un CD de dix titres complété d’un second disque de huit autres morceaux en bonus et d’un court DVD où chaque morceau est analysé et commenté par l’artiste, comme la très belle photo de pochette est de Mondino vous ne vous sentez pas volé. Tous les titres sont des reprises de Bessie Smith à Morrisey en passant par Merle Haggard, un disque pour son plaisir d’interpréter des chansons qui lui tiennent à cœur. Des mélodies finement jouées, subtiles parties de guitares de Marc Ribot, où la voix grave et voilée de Marianne Faithfull se love avec facilité pour créer des ambiances mélancoliques qui accompagneront parfaitement cette fin d’année hivernale. Quelques noms connus viennent participer à la fête, Nick Cave, Jarvis Cocker, Sean Lennon et Keith Richards auquel Marianne rend un émouvant hommage dans le DVD. Sans être aussi puissant que le Broken English paru en 1979, un très beau disque pour des soirées intimistes.    

27.11.2008

Dictionnaire du diable

Ambrose Bierce poète et journaliste (1842-1914) est connu pour son Dictionnaire du Diable où l’on peut lire des définitions comme celles-ci :

Raseur : Celui qui parle quand vous voudriez qu’il écoute. Téléphone : Invention du diable qui annule certains des avantages que l’on trouve à tenir à distance une personne désagréable. Zèle : Trouble nerveux affectant les êtres jeunes et inexpérimentés.

26.11.2008

Elections pièges à cons !

Alors que la Thaïlande est plongée dans le chaos et que l’armée réclame la démission du premier ministre et de nouvelles élections, en France l’élection du premier secrétaire du PS continue de faire des vagues. La proximité de ces deux informations sur le site du Figaro prête à sourire si on imagine qu’une délégation socialiste se déclarait volontaire pour un voyage à Bangkok en tant qu’observateur indépendant et garant de la bonne tenue du scrutin !

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25.11.2008

C'est le pied !

A Lambeth dans le sud de Londres, pour lutter contre l’indiscipline des élèves du primaire et du secondaire la mairie a voté un budget de 90 000 livres en séances de réflexologie plantaire pour les élèves perturbateurs. Je ne sais pas si le massage des pieds des chérubins va les calmer ou réprimer leurs envies d’en découdre avec leurs congénères ou professeurs mais les séances risquent de se transformer en scènes rappelant le film François 1er avec Fernandel, où ligoté sur une table il est soumis à la torture d’une chèvre qui lui lèche la plante des pieds ce qui ne fait que déclencher une hilarité générale au grand dame de ses bourreaux. Je plaisante, mais il est certain que le massage des pieds a des vertus et je le constate presque quotidiennement car ma femme adore que je lui masse et triture doigts de pieds et voûte plantaire, elle trouve cela très délassant et reposant, pourtant je n’ai aucune qualification particulière pour exercer ces manipulations si ce n’est me fier à mon instinct. Aussi quand nous regardons la télévision, installés dans le canapé, ses pieds sur mes genoux je lui tripote les orteils machinalement comme le séminariste son chapelet. Avec le temps j’ai même amélioré ma technique, puisque d’une main je masse les pieds de ma femme et de l’autre je gratte le crâne du chat, inutile de vous dire qu’à droite comme à gauche ça se pâme !       

24.11.2008

The Who at Kilburn 1977

WHO.jpgUn double DVD des Who l’un consacré au concert de Kilburn en 1977 et le second enregistré au Coliseum de Londres en 1969, ce qui grosso modo constitue les bornes de l’apogée de leur carrière. Commençons par le second mais historiquement le premier, la source d’enregistrement est techniquement moins bonne que celle de Kilburn mais on y voit un groupe très jeune et paradoxalement moins délirant dans le jeu de scène que sur le second concert. Le chanteur Roger Daltrey a sa veste à franges, le torse nu et sa croix en pendentif tandis que le guitariste Pete Townshend se pavane dans sa combinaison de travail blanche. L’intérêt de ce concert c’est que le groupe y interprète l’intégralité de son fameux opéra rock Tommy.

L’autre DVD enregistré à Kilburn dans la banlieue de Londres, nous proposent les Who au meilleur de leur forme et comme ils resteront pour toujours gravés dans nos mémoires de fans. Daltrey en jean moule-burnes et tshirt cintré nous fait le grand numéro du jet de micro récupéré in extremis par le fil (à cette époque, micros et guitares étaient reliés par câble à la sono),Townshend mouline du bras droit comme une éolienne emballée dans l’ouragan tout en réussissant des sauts et grands écarts qui feraient dresser les sourcils d’ahurissement à n’importe quel Nijinski, Keith Moon derrière un nombre insensé de fûts martèle comme un furieux son matériel au bord de l’agonie en roulant des yeux de possédé alors qu’imperturbable John Entwistle de ses doigts agiles balance des lignes de basses assourdissantes. Quand la machine s’emballe, l’Enfer est sur Terre dans un déluge de décibels et c’est bon. Argh ! Tous leurs classiques vont y passer, I Can’t Explain, Won’t Get Fooled Again, My Generation et tout le reste. Un grand moment de rock’n roll, une page d’histoire incontestablement.          

23.11.2008

L'inexorable espoir

                    Le jour pâlissait et la nuit ne tarderait pas à tomber, un homme, petit et trapu, approchait du village avec son sac à dos, espérant y trouver le gîte et le couvert car le vent qui soufflait de la mer, apportait de gros nuages sombres et menaçants, bordurés d'or par le soleil couchant. Les mouettes tournoyaient en un désordre bruyant qui commençait à assourdir les oreilles du marcheur, fatigué de sa longue étape.

Les premières maisons du village étaient closes, semblant inhabitées. Il s'engagea dans la ruelle  menant au cœur du hameau à la recherche d'un café ou d'un commerce quelconque où on lui indiquerait un endroit pour passer la nuit, au sec et à l'abri du vent.

Quelques fenêtres éclairées, de-ci de-là, attestaient d'une présence humaine et un chien jappant à son approche le rassura, il n'était pas tombé sur un village abandonné. Un chat noir sur le pas d'une porte, fit le gros dos quand il passa et fila le long du mur, disparaissant dans les hautes herbes entourant la masure. L'étranger s'arrêta un instant, soulevant sa casquette et démêlant ses cheveux de ses doigts écartés.

- Bonjour monsieur !

Surpris, il sursauta, la casquette à la main, cherchant à deviner d'où venait la voix. Le chat dans ses bras, une femme à sa fenêtre, le regardait.

- Bonsoir ! Je cherche une grange pour poser mon sac cette nuit ...

Sans un mot, la silhouette à la croisée, tira ses volets de gros bois faisant grincer les charnières rouillées. Recoiffant sa casquette, l'homme resta coi, ne sachant quelle attitude adopter. La femme avait-elle entendue sa question ? Alors qu'il  se préparait à repartir, la porte de la maison s'ouvrit lentement et un rai de lumière se déversa dans le jardin.

- Vous avez peut-être faim, monsieur ?

D'un mouvement d'épaules, il se défit de son sac à dos, l'empoigna par les courroies et se dirigea vers la porte qui restait ouverte. Arrivé au seuil de la cabane, il retira sa casquette une nouvelle fois, gratta les semelles de ses godillots sur la première des trois marches du perron et pénétra dans la pièce.

Retirée au fond de la salle, la femme serrant toujours son chat noir dans ses bras, le regardait sans dire un mot. Il posa son sac derrière la porte, y  jeta sa casquette et s'approcha d'un des deux bancs qui s'alignaient de part et d'autre de la longue table. Il s'assit lourdement, attendant que la femme prenne une initiative, craignant de l'effrayer.

Il n'y avait qu'une seule pièce, assez grande, avec un coin cuisine et un coin chambre, séparés par la table où l'homme se reposait en silence. La femme s'approcha du buffet, laissa filer le chat, sortit un verre et une bouteille de vin qu'elle posa devant le voyageur.

- Je peux vous faire une omelette avec du jambon, il me reste du pain et j'ai une pomme.

- C'est beaucoup plus que je n'espérais, le village avait l'air déserté et je n'étais pas certain  de trouver quelqu'un. Je voyage à pied, de ville en ville, à la recherche de travail, j'accepte tous les boulots qui se présentent...

Il mangea lentement, sans parler, mastiquant son pain comme quelqu'un qui en connaît le prix de la sueur. Enfin, repoussant son assiette vide, il avala cul sec un dernier verre de vin puis après avoir essuyé la lame de son couteau, il le plia et le rangea dans sa poche.

- C'était bon.

- C'est tout ce que je pouvais vous offrir.

- Je m'appelle Daniel...

- Et moi Marine. J'habite seule avec mon chat Triton. Nous avons échoué ici, il y a déjà bien longtemps...

En quelques phrases, Daniel raconte la vie qu'il s'est choisi. Une vie d'errance et de liberté, sans attaches, qui lui fait parcourir le monde sans but précis si ce n'est de se connaître lui-même, par la connaissance des autres. A travers les pays ou les régions visitées, voir comment vivent les hommes, apprendre leurs coutumes, s'adapter à leurs lois. Se plier sans se renier, tirer de l'adversité l'énergie qui fait rebondir. Vivre sa vie comme un art martial.

- Il est tard, je vous ennuie avec mes histoires...

- J'ai tout mon temps, je n'ai même que cela, dit-elle songeuse. Vous pouvez

coucher dans le grenier, il est à peu près sec et il y a de la paille.

On accédait au grenier par une échelle, à l'extérieure de la maison. Aidé de sa lampe torche il gravit les barreaux jusqu'à la petite porte qu'il poussa d'un coup d'épaule. Comme il entrait dans le réduit, un couple de chauve-souris s'enfuit en zigzaguant dans la nuit. Sans y prêter attention, il posa son sac, retira son blouson et ses chaussures et se laissa choir dans la paille où il s'endormit du sommeil du juste.

Prudente, une musaraigne s'éloigna en trottinant le long d'une poutre vermoulue.

 

Le lendemain matin, il était tôt quand il se leva mais la femme travaillait déjà dans son jardin sous l'œil mi-clos du chat allongé de tout son long, sur le rebord de la fenêtre.

- Il y a du café encore chaud sur la cuisinière et vous trouverez du pain et du beurre dans le buffet.

- Je n'ai pas l'intention de m'attarder, mais je ne refuse pas votre proposition car il fait frisquet ce matin.

Elle posa sa binette contre une brouette et le suivit à l'intérieur de la maison après avoir retiré ses sabots terreux. Ils burent leur café dans des bols disparates, lentement, pour laisser le liquide réchauffer leurs corps.

- Vous bricolez un peu ? Demanda la femme qui prenait toujours l'initiative de la discussion.

- Je connais le bois, je voulais être menuisier à une époque... Pourquoi ?

- Hé ! Bien ! Si vous n'avez pas de projets bien précis... j'ai une grosse barque en piteux état et je me disais que vous pourriez peut-être la retaper, en échange de l'hospitalité... ?

Daniel ne répondit pas immédiatement, finissant son café à petites goulées, jetant des coups d'œil à la dérobée vers cette inconnue.

- Pourquoi pas ? Il faudrait voir la barcasse pour estimer le travail et je vous dirai si c'est dans mes cordes.

Elle se leva, prit les bols et les posa dans l'évier. De l'armoire elle tira une sorte de caban et d'un mouvement gracieux elle entortilla ses longs cheveux sous un bonnet de grosse laine multicolore.

Ils sortirent, suivis de loin par Triton.

Quittant rapidement la petite route, ils empruntèrent un chemin de terre qui s'enfonçait dans la lande au milieu des ajoncs. Contournant les blocs de granite rose avec difficulté, ils arrivèrent enfin dans une crique minuscule dissimulée par la pierraille où, sur un banc étroit de sable blanc, gisait la carcasse d'une barcasse qui semblait échouée là depuis bien longtemps. Le bruit de la mer s'éclatant sur les rochers était assourdissant et l'écume, comme une bave blanche leur souillait le visage telle une suée intense.

Daniel s'approcha de l'embarcation pour l'examiner. Plus que son état, c'était sa forme qui le surprenait le plus. Il n'avait jamais vu ce type de barque, longue et trapue, la proue et la poupe sculptée, d'une tête de femme et d’une queue de poisson, d'après ce qu'on pouvait en deviner. Son examen terminé Daniel retrouva Marine à l'abri des rochers.

- C'est une étrange embarcation, d'où la tenez-vous ?

- Ce serait trop long à vous expliquer, disons que c'est un héritage. Que pensez-vous de son état, pouvez-vous la rendre utilisable ?

- Possible, mais ça va dépendre des outils et matériaux dont vous disposez. Vous comptez voyager loin ?

- Je ne ferai qu'un seul voyage.....

Sur ce, elle reprit le chemin du retour et il la suivit rapidement pour s'éloigner du fracas des eaux tumultueuses. Comme ils regagnaient la route qui mène au village

Triton, qui les avait attendus sagement, leur emboîta le pas jusqu'à la maison.

- Au fonds du jardin il y a un appentis où rouillent de vieux outils, vous y trouverez aussi des planches et tout un bric-à-brac que vous pourrez peut-être exploiter.

Daniel passa la journée à trier les outils, les nettoyer ou les aiguiser, les ranger par affinités, puis ce furent les planches qu'il dégagea de leur gangue de poussière, dressant le long du mur celles qui pouvaient servir et empilant à l'extérieur celles dont on ne pouvait rien tirer. Les clous, les pointes et les vis furent aussi examinées et rangées dans des bocaux. Des pots de poix et de goudron furent dégagés du dessous de l'établi.

Le soir, fourbu, il retrouva Marine qui avait préparé le repas.

- J'ai rangé la remise à outils et je pense avoir tout ce qu'il me faut pour retaper votre esquif. J'aurai besoin d'une bonne dizaine de jours de travail, ça peut aller ?

- C'est parfait, je pourrai partir avant les marées du solstice de printemps, c'est là

l'essentiel.

- Et vous ......

- Je suis désolée, je ne peux rien vous dire, vous ne comprendriez pas, vous êtes trop humain, si je peux dire...

Triton le fixait de ses grands yeux jaunes qui étincelaient.

- Allez ! Viens le chat ! Dis Marine. L'animal bondit souplement sur ses genoux et se frotta langoureusement contre sa poitrine. La jeune femme le caressa tendrement en lui chantonnant une berceuse dans une langue inconnue et mélodieuse.

Daniel travailla d'arrache-pied pendant de longs jours. Le challenge était difficile, il fallait rendre navigable un vieux rafiot qui semblait voué à la putréfaction sur ce banc de sable. Mais plus que le défi, ce qui le poussait dans cette entreprise, c'était le mystère qui flottait autour du projet de la jeune femme. Pourquoi ne pas vouloir parler de la destination de son voyage ? Et qui était-elle d'abord ? Elle qui vivait seule ici, dans ce village où l'on ne voyait jamais âme qui vive.

Leurs conversations étaient toujours très courtes et laconiques, à ses questions en suspens elle offrait des silences ou des réponses abruptes qui coupaient court à toute velléité de discussion.

Alors il l'observa, épiant ses moindres gestes, guettant ses actions ou ses allées et venues, essayant de surprendre quelque secret échappé d'une réflexion ou d'une parole lâchée inconsciemment. Il alla même jusqu'à surveiller particulièrement les attentions qu'elle accordait à son chat, espérant y trouver une connivence entre deux complices. Leur intimité, le chat ne la quittant pas d'une semelle, le relayait à l'extérieur d'un cercle invisible où ils semblaient tous deux se retirer pour s'exclure du monde.

Plus les jours passaient, plus la femme et le chat paraissaient se rapprocher. Désormais il était constamment soit dans ses bras, soit à se frotter au bas de ses jupes, en un contact physique quasi-permanent.

Un soir, devant la soupe chaude que Marine venait de servir, Daniel parla.

- Le bateau est prêt, je l'ai terminé aujourd'hui. Les vernis sont secs depuis plusieurs jours, vous pouvez partir dès que vous le voudrez.

La phrase avait été lâchée d'une traite, comme un aveu qui pèse, comme un péché confessé honteusement. Marine ne dit rien, mais son regard caressa le chat qui en ronronna.

Daniel la dévorait des yeux, leurs heures étaient comptées maintenant, il voulait la garder près de lui mais pourtant, c'était lui l'instrument de leur séparation. Dès qu'il avait prononcé les mots fatidiques "le bateau est prêt", il avait amorcé le compte à rebourss de la rupture.

Daniel ne dormit pas de la nuit, il savait que Marine partirait dès demain et il ne voulait pas rater son départ. D'ici là, peut-être trouverait-il le moyen de la retenir.

L'aube n'était pas encore levée quand il se réveilla en sursaut, le silence était pesant, le vent et la mer semblaient s'être évanouis dans la nuit. Daniel quitta son grenier sans bruit, pressentant un évènement extraordinaire qui modifierait son destin.

La porte de la maison était entrouverte et Marine sortit drapée dans une longue étole opalescente, le chat à peine discernable dans l'obscurité, n'étaient ses yeux jaunes aux pupilles étincelantes, la précédait paraissant lui ouvrir le chemin. Daniel les suivit de loin tant bien que mal. Le ressac de la mer était presque inaudible laissant douter de la présence de l'océan si proche. Marine n'avait aucun bagage, ni sac ni pochon. Elle partait comme elle avait du venir, les mains vides, libre. Triton trottinait souplement sur le chemin menant à la baie où attendait la frêle embarcation. Ils avançaient tous deux, déterminés et impatients d'en finir.

Arrivés dans l’anse, le chat bondit immédiatement dans la barque et s'installa face à la mer. Les eaux étaient particulièrement calmes, anormalement étales et le vent inexistant. Le temps semblait suspendu dans l'attente de quelque évènement extraordinaire.

Daniel s'était recroquevillé derrière un gros rocher d'où il surplombait la scène. Marine avait laissé tomber son étole à ses pieds et entamait une danse syncopée, ses pas laissant sur le sable des empreintes ressemblant à des runes. Le rythme s'accélérant, ses bras moulinaient l'espace à une vitesse folle. Bientôt il fut évident qu'elle atteignait la transe et sa gorge proféra des sons inintelligibles, des incantations mettant mal à l'aise Daniel qui n'avait pas prévu que la situation évoluerait ainsi. Triton, toujours immobile, fixait la mer intensément. La danse échevelée arrivait à son paroxysme quand le vent se leva brusquement, la bourrasque distordait les cris de la jeune femme alors que la mer commençait à s'agiter furieusement. A l'horizon, une lueur orangée signalait le lever du jour prochain.

Un dernier hurlement, comme un appel, ponctua cette sarabande et Marine, tombée à genoux, resta prostrée, immobile quelques instants, à reprendre ses esprits. A partir de cet instant les choses allèrent très vite et furent tellement incroyables que Daniel ne put jamais s'en remémorer tous les détails. D'ailleurs, plus il en invoquait les différents aspects, moins ses dires semblaient crédibles à ses interlocuteurs.

La femme se releva, regardant autour d'elle d'un mouvement circulaire de la tête.

Ses yeux d'un mauve rare, le fixèrent un instant, puis se détournant, elle se dirigea vers la barque. Facilement, ce qui étonna Daniel, elle poussa l'embarcation sur les flots et ils s'éloignèrent à la lueur des premiers rayons du soleil. L'esquif fraya son chemin face aux vagues d'écume qui grondaient, comme mû par sa propre autorité. Un aigle de mer tournait au-dessus d'eux et les nageoires caudales de gros poissons étrangers à ces eaux leur faisaient une haie d'honneur.

A l'instant où ils atteignaient la pleine mer, Daniel vit alors ce qu'aucun être humain n'avait jamais vu, ou n'avait jamais vécu assez longtemps pour pouvoir le raconter.

Quand les mots ne peuvent exprimer la surprise, la peur et l'effroi, l'esprit implose et Daniel, terrassé par cette vision indicible, s'évanouit.

 

 

Deux ans plus tard, sur cette même plage.

 

Une femme en blanc, assise sur un pliant à l'orée de la crique, range son livre dans son sac et regarde longuement l'homme, immobile depuis des heures dans son fauteuil, à la limite des eaux.

- Monsieur Daniel ! Pliez votre fauteuil et venez. Il faut rentrer à la clinique, il est tard. Nous reviendrons demain, comme d'habitude.... Allez ! Venez ! Le docteur nous attend.

22.11.2008

Sylvain Tesson : Aphorismes sous la lune

Tesson.jpgUn tout petit livre par le format et le nombre de pages, un objet particulier en fait puisqu’il ne s’agit ni d’un roman ni d’un récit, mais d’une liste d’aphorismes. L’écrivain voyageur le soir à l’étape, prend des notes dont il tire des récits et jette en vrac dans ses carnets des aphorismes qui sont nous rappelle Le Robert, de brefs énoncés renfermant un précepte et dont Sylvain Tesson déclare « qu’ils sont réussis lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter à quelque chose dont il y avait beaucoup à dire ». Ca se lit très vite bien évidemment, mais le but c’est d’y revenir souvent, ouvrir le livre au hasard et y piocher une phrase ou deux et sourire avant de le refermer. Sa place idéale n’est pas dans votre bibliothèque, mais sur votre table de chevet, de plus à l’approche des fêtes de fin d’année, c’est une possibilité de cadeau même pour ceux qui n’aiment pas particulièrement lire.

« - Une mouette rieuse peut-elle consoler un saule pleureur ? – Les œnologues sont des gens que le vin fait parler avant de le boire, les ivrognes des gens qui parlent après l’avoir bu. – Un jour les sentiers se vengeront d’avoir été battus. »

Sylvain Tesson  Aphorismes sous la lune  chez Equateur Parallèles

20.11.2008

La main à la poche

Je me demandais bien de quoi j’allais vous parler ce soir et puis en rentrant chez moi j’ai ouvert ma boîte aux lettres. Novembre est bien entamé, les treizièmes mois vont bientôt tomber, les quémandeurs par l’odeur alléchés commencent à sortir du bois. Les pompiers sont déjà passés la semaine dernière, les éboueurs ne vont pas tarder non plus, mais là c’est par la poste qu’on vient renifler le cul de mon porte-monnaie. Une grosse enveloppe de Handicap International d’abord, comme tous les ans bourrée de cartes vœux bien ringardes et que j’empile dans un tiroir. J’en ai assez pour envoyer mes vœux pendant plusieurs dizaines d’années, car il se trouve que j’essaie de maintenir tant bien que mal cette tradition, même si elle n’est plus très à la mode. J’entends les vœux envoyés par le courrier car désormais on s’expédie des SMS, des courriels ou carrément certains font l’impasse. Je récupère aussi les autocollants à mon nom et adresse qui permettent de sceller le dos des courriers mais je ne pousse pas la pingrerie (comme certaine que je ne nommerai pas) jusqu’à récupérer le timbre de l’enveloppe fournie pour la réponse à la demande de don. Bref, je trie le grain de l’ivraie et envoie à la poubelle ce qui ne peut être réutilisé. Pas de chèque pour H.I. car je n’aime pas trop leur ton racoleur « j’ai tout de suite regardé ma jambe droite et je me suis rendu compte qu’elle n’était plus là… comment vous expliquer ? » Non, non, ne le dis pas. Ou bien les années passées, dans les enveloppes il y avait des béquilles faites en bois d’allumettes. Eliminé. Par contre j’avais un second courrier, plus discret et siglé Les Restaurants du Cœur. Allez savoir pourquoi, mais dès le début j’ai mis la main à la poche pour cette association. Certainement parce qu’elle émanait d’une initiative de Coluche dont je suis et reste un éternel admirateur. En tout cas je pense qu’ils sont sérieux et crédibles (mon dieu faites que nous n’apprenions pas qu’il s’agit d’une énorme arnaque) et dès que possible je leur adresserai mon obole comme chaque année. Je ne donne jamais la pièce aux mendiants, quémandeurs ou autres tapeurs, mais pour les Restos je suis d’accord. Ce sont mes bonnes œuvres comme on disait autrefois chez ces dames de la bourgeoisie.   

  

19.11.2008

C'est mon choix

Je lis sans arrêt. Je lis le matin aux aurores, je lis dans les transports en commun quand je vais et reviens du boulot, je lis après dîner quand vous regardez la télévision. Par contre je ne lis pas aux toilettes si vous me permettez cette précision triviale. Je ne peux pas vivre sans lire, ni même sans savoir qu’une pile de livres attend que je m’intéresse à elle. Certains se rassurent en voyant leur réfrigérateur plein, moi c’est de voir la table où s’entassent mes nouveautés déborder de volumes non lus encore. Dans les journaux, les magazines, je coche les critiques littéraires avant de reporter dans mon petit carnet la crème de ce que je me crois obligé de lire. Je lis, je lis, mais hélas ! je ne retiens pas tout. A une époque je me suis interrogé, ne fallait-il pas lire moins mais faire l’effort de mémoriser plus ? J’ai écarté cette idée car pour paraphraser une maxime bien connue, je crois qu’on peut dire « Lisez, lisez, il en restera toujours quelque chose ». Sans faire de la psychanalyse de bistrot il me semble évident que cette boulimie de lecture me sert à assouvir mon besoin de vivre d’autres vies dans des mondes parallèles. Certains combattent la société les armes à la main, d’autres se lancent dans le militantisme, voire la religion. Moi j’ai choisi un moyen en accord avec ma nature, je m’exclus du jeu et j’observe, m’imprégnant du monde qui m’entoure non pas en y mettant les mains mais pas capillarité livresque si je puis dire. Je me construis non par le vécu mais par le lu, ce qui me permet de faire le tri dans les émotions, celles que j’accepte et choisis de vivre et celles que je connais par la souffrance/plaisir des autres. Chacun mène la vie qui lui plaît, nul ne détient la vérité, l’important étant de faire ses choix et de les assumer.   

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